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Liste des interviews







Janine
TEISSON






1) Vous avez publié Non !, une pièce de théâtre sur l’anorexie du point de vue d’une jeune fille qui vit cette maladie de l’intérieur. Vous aviez publié L’enfant plume, en 2000 repris en 2012, qui parlait de l’anorexie du point de vue de la mère. Ces deux textes sont très forts et nous font vivre les souffrances de chacune avec de très belles images littéraires. Pourquoi avoir repris ce thème et pourquoi la forme théâtrale ?
À l’origine Non ! avait pour titre : « HP 67 » et c’était une longue nouvelle inédite. Un théâtre de Montpellier m’a proposé de l’adapter à la scène. J’ai fait ce travail, nouveau pour moi, avec une comédienne et une metteur en scène. Non ! est joué, surtout dans les lycées et écoles d’infirmières, par Emilie Chevrier, une comédienne de la compagnie Filomène, de Montpellier.
Si, dans L’enfant plume, j’exprimais les sentiments et les combats d’une mère devant l’anorexie de sa fille, Non ! est inspiré d’un bref séjour que j’ai fait en HP en 1967. Si l’on peut juger un peu datée l’obéissance de la jeune fille à ses parents, beaucoup de  jeunes filles de culture musulmane se retrouvent en elle. Ligotées par les projets des parents,  de la société, incapables de dire non , obligées de renoncer à ce qui leur tient à cœur.
D’autre part, l’importance vitale du Non ! exprimé  touche les adolescents, mais à propos d’autres pressions qui pèsent sur eux : société de consommation, drogue, sexe, etc. Les psychanalystes affirment qu’il n’y a pas de "Je" sans "Non" et cela est criant dans la pièce.
J’aimerais qu’elle soit plus souvent jouée.

2) Vous venez de publier un roman policier. C’est un genre que vous avez déjà côtoyé ? Quel est l’aspect qui vous intéresse dans l’écriture du polar ?
J’ai écrit plusieurs romans policiers en littérature jeunesse. Plusieurs fois, dans mes romans adulte, j’ai frôlé le genre policier. Je m’y suis lancée, naturellement, d’abord avec Thalasso-Crime, puis avec La métamorphose du rossignol. Deux romans édités par Chèvre-feuille étoilée, où j’ai accepté de codiriger une collection de polars au féminin. La collection est riche de cinq titres à présent.
Ce qui m’intéresse dans les romans policiers que j’ai écrits, c’est qu’ils sont atypiques, comme presque tout ce que j’écris en littérature adulte. J’aime la liberté de jouer avec le lecteur, de le balader, de l’emmener sur de fausses pistes. Cela ne m’empêche pas de créer des personnages originaux, complexes et attachants. Et en plus je donne libre cours  à mon plaisir de jouer avec les mots. Je suis donc dans une phase polar. C’est très excitant !

3) Dans votre livre Liens de sang vous présentez en parallèle le parcours de trois femmes ayant des liens familiaux et des liens avec l’Algérie et l’Afrique. Vous parlez des dérives de l’intégrisme en Algérie, de la condition des femmes et du rôle qu’elles jouent. Comment s’est construit ce texte ?
Dans les années 90, nous avons reçu, à Montpellier, des intellectuels algériens menacés de mort dans leur pays. Cela m’a incitée à me pencher sur l’histoire de l’Algérie et particulièrement son histoire avec la France. J’ai inventé une lignée de femmes à partir de Djeyhmouna, (personnage qui a existé : épouse d’Ismaïl Urbain) et j’ai placé chacune d’elle dans un contexte sanglant de l’histoire de l’Algérie, pour pouvoir aller, à travers elles, aussi près que possible d’une réalité occultée.

4) Comment l’histoire et le déroulement dans le temps mêlent-ils l’histoire personnelle et l’histoire collective puisque ce texte couvre trois époques de la colonisation aux années 90 ?
D’abord il y a le tableau non retouché  des horreurs de la conquête et de la colonisation qui débouchent sur la guerre civile des années 90. Tout est lié.
Dans l’histoire de ces trois femmes, aussi, beaucoup de liens et de similitudes. Des femmes qui affrontent le danger, qui ont un regard critique sur leur société, sur elles-mêmes, qui accomplissent leur vie avec souplesse et  droiture.

5) Comment vos liens avec l’Afrique ont-ils influencé vos écrits ?
Mes liens avec l’Afrique m’ont influencée tout entière. Je ne serais pas celle que je suis si je n’avais pas vécu 25 ans de ma vie sur le continent africain. J’ai dit dans La salle de bain d’Hortense mes sentiments pour le Burkina. J’ai écrit un conte africain : Le criquet qui se croyait très malin  et dans mon dernier roman policier,  La métamorphose du rossignol dans une scène cruelle, je montre les limites de la compréhension entre deux cultures.
J’ai l’impression que la parole africaine est toujours présente dans mon écriture, avec ses métaphores, son humour, sa danse des mots. Quant au Maghreb de mon enfance, il m’a donné les contes de Cher Azad avec leurs senteurs et leurs paroles en arabesques ainsi que la cruauté sèche de La petite cinglée.

6) La famille intervient dans plusieurs de vos écrits. Dans La petite cinglée les thèmes de la violence, de la folie, de la culpabilité sont très prégnants. La famille est-elle nocive ?
La famille est humaine. S’il y a un grain de sable dans les rouages ou un mauvais départ, elle est bancale. C’est un groupe humain avec ses individus malades, nocifs, ou rayonnants, ses jeux de pouvoir, ses influences, bonnes et mauvaises. La famille, c’est un vrai roman-puzzle ! Elle peut être nocive, oui, mais la plupart du temps ce qu’elle apporte est un mélange, de trop et de pas assez, de sécurité et d’insécurité, d’élan et de frein… La famille malgré ses défauts est souvent le dernier et le seul recours en cas de graves problèmes. La solidarité est forte au sein de la famille. Elle peut représenter un point fixe et solide dans la tempête. Il ne faut surtout pas qu'elle devienne une prison. L'Afrique m'a donné la notion de "famille élargie". Dans mes livres, et dans ma vie,  ceux qui aident certains  jeunes malmenés  à rester debout, leurs tuteurs, donc, ne sont pas forcément leurs parents biologiques, mais des adultes qui agissent en parents dans la grande famille des humains.

 7) En quoi la littérature peut-elle sauver ?
En tout et en rien.
Je ne peux parler que de mon cas personnel. La littérature, celle que j’ai lue, m’a sauvée, enfant, jeune fille, du désespoir. La littérature, celle dans laquelle je suis entrée pour y ajouter ma contribution me sauve du découragement, de l’endormissement. Pour moi, oui, la littérature est la vie. Mais peut-être pas pour tout le monde.

8) La littérature est-elle pour vous un moyen de dénoncer certaines dérives ou d’évoquer des problèmes douloureux dans un monde bien complexe ?
Oui. Le monde est pour moi un infini tableau pointilliste. Je donne mon point. Point de vue, point d’alarme, point de lumière minuscule pour éclairer un aspect de la vie. Peut-être que mon petit point ne sera vu que de quelques personnes. Peut-être que l’une d’entre elles se mettra à voir le monde sous un autre jour.
Mon prochain livre, Chiens, qui paraitra en 2016, est un roman de science-fiction qui traite de la difficulté grandissante que rencontrent les adultes à élever les enfants, et des catastrophes qui s’en suivent. Comment écrire, pour les adultes ou la jeunesse, sans être traversé par les problèmes de notre époque ?

9) En littérature jeunesse vous avez publié Germaine Tillion, un long combat pour la paix. Quelles raisons vous ont poussée à écrire ce texte ? Ce parcours de femme assez extraordinaire pourrait être un modèle pour des jeunes qui cherchent à donner sens à leur vie.
J’ai découvert Germaine Tillion en 2007. L’année suivante elle disparaissait. Chaque fois que je découvre quelque chose qui me touche et m’enrichit, je pense : « je dois transmettre cela aux jeunes » c’est presque comme lorsque j’étais enseignante ! Alors j’ai fait des recherches, j’ai rencontré des amis de Germaine Tillion et j’ai écrit cette biographie synthétique qui raconte cette grande petite dame de sa jeunesse à sa mort. Parce que je voudrais que la jeunesse, qui a la faculté d’admirer, ne se trompe pas de cible. Germaine Tillion, discrète et affrontant le mal sans autre armure que son humanité est un(e) vrai(e) héros (héroïne). Je suis heureuse que les femmes émergent du brouillard de l’histoire où on les maintenait, car elles ont un héroïsme sans tambours ni médailles.  Peut-être que si l’on mettait un peu plus en avant les grand(e)s Humain(e)s inconnu(e)s (actuels et proches de chez nous)  plutôt que de rendre "célèbres" des marionnettes inconsistantes, les jeunes chercheraient-ils à donner un sens à leur vie.

10) Quel rôle doit jouer la littérature jeunesse pour vous ?
La littérature a toujours eu un rôle ludique et un rôle plus profond, d’enseignement, de réflexion sur la vie, de découverte des autres et donc de soi. Ce qui m’intéresse c’est de mêler les deux rôles. Au cœur des histoires que je raconte et dans lesquelles les jeunes lecteurs peuvent se laisser emporter, il y a toujours à réfléchir, à apprendre. Les différentes situations font naître curiosité ou révolte. Tout est mêlé. Je suis incapable d’écrire uniquement pour distraire la jeunesse. Ils savent très bien se distraire tout seuls ! Même dans mes contes, mes petits romans policiers, il y a, ça et là, matière à réfléchir. Les jeunes en général, aiment réfléchir.


Propos recueillis par Brigitte Aubonnet
(Octobre 2015)






Non !















La métamorphose du rossignol





Liens de sang






























Les rois de l'horizon