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Ingmar BERGMAN


Sonate d'automne



Je viens d'écrire une lettre à maman, je peux te lire ma lettre ? demande Eva (interprétée par Rachida Brakni) à Viktor son mari (interprété par Eric Caruso).
On a sous les yeux l'intérieur calme et sobre d'un presbytère à la campagne : une table avec une nappe blanche et un chandelier, un canapé-lit, un piano.
On entend le tintement de la cloche de l'église toute proche.

Curieusement, la lettre est à peine postée par Victor, que Charlotte (interprétée par Françoise Fabian) entre en coup de vent dans le presbytère, une valise Samsonite rouge à la main. Sept ans que la mère et la fille ne se sont pas vues. Figées l'une en face de l'autre, les deux femmes s'observent sauvées de l'effusion sentimentale par les mots. Eva, petite fille : Tu me donneras quelques leçons ? (piano s'entend), avant de fondre en larmes. Charlotte, maman étonnée : Eva, tu pleures, tu as du chagrin, mon petit lapin a du chagrin.

Debout ou côte à côte sur le canapé-lit, elles vont se raconter. Charlotte vit aux États-Unis. Elle évoque la mort récente de Léonardo son compagnon qui aimait Helena, deuxième fille handicapée de Charlotte ; Eva remémore son enfant mort noyé à l'âge de quatre ans.
Au fil de la pièce, se dessine une palette d'émotions à coups d'approches, de repoussements et de déchirements.
Charlotte, femme forte, intransigeante, est maladroite, écrasante.
Eva ne s'aime pas. Ne s'est jamais aimée. Reproche à sa mère de ne jamais l'avoir aimée. On comprend pourtant qu'elles s'aiment et s'admirent toutes les deux, mais que, embrouillées dans une confusion sentimentale de l'une vis-à-vis l'autre, elles ne savent pas comment s'y prendre.

Cette remarquable adaptation théâtrale de Marie Deshaires, à partir du film Sonate d'automne d'Ingmar Bergman (1978), explore le cheminement intérieur douloureux d'un amour maternel et filial jusqu'à ce point d'orgue : Charlotte confesse à Eva la glaciale indifférence de ses propres parents, éminents mathématiciens ; elle parvient à formuler comment la douleur de la solitude a développé chez elle une forme de résilience orientée vers l'amour du piano. Comment, devenue mère à son tour, elle n'a pas su extérioriser ses sentiments. Enfin, comment elle est devenue une pianiste virtuose et capable de générosité seulement à l'égard de son public. Eva, candide et étonnée, rétorque : Tu ne m'avais jamais dit ça maman !

Viktor, mari attentif d'Eva, accompagne avec bienveillance ces joutes verbales. Pas forcément complaisant, simplement prudent, il assiste, sans le désavouer à ce drame intime des deux femmes.

La mise en scène de Marie-Louise Bischofberger est bien articulée. Les répliques "amour-haine" sont alternées de quelque réparties drôles et efficaces. Ainsi Charlotte se parlant à elle-même : Et maintenant tu vas voir que la douche ne marchera pas. Ou Eva : Avec ses insomnies, elle devient un peu plus supportable.

Le mythique cinéaste et dramaturge Ingmar Bergman est un grand explorateur de l'univers féminin. Il désigne et signale, comment l'incompréhension provient des malentendus, des non-dits. Triomphe alors, le dictat des interprétations imaginaires qui, si elles valent pour Charlotte et Eva, se prolongent chez les êtres humains en général.

Bernard Michelet pour les décors et Bertrand Couderc pour les lumières sont parfaits. Ajouter à cela trois comédiens excellents et vous avez une pièce sensible, émouvante et prodigieuse… jusqu'au 29 décembre.

Patrick Ottaviani 
(12/12/13)    



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Théâtre de L'Œuvre

55, rue de Clichy
75009 Paris


Métro :
Place de Clichy

Réservation :
01 44 53 88 88







Adaptation
Marie Deshaires

Mise en scène
Marie-Louise Bischofberger

Avec
Françoise Fabian
Rachida Brakni
Éric Caruso

Assistante
à la mise en scène
Alexandra Lacroix

Décors et costumes
Bernard Michel

Lumière
Bertrand Couderc

Son
Bernard Vallery