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Michel BEZBAKH

Le gars qui allait quelque part



L’homme prend sa vieille 207 blanche pour un voyage d'une durée de 1h48. Il a tout, ses papiers ses clés ses clopes, il monte dans sa bagnole, il démarre. Il est un peu tendu. Il ressasse. Il repense aux évènements qui l'ont conduit à prendre le volant, là maintenant, avec la ferme intention d'aller quelque part. Durant ce road-trip en solitaire dont nous ne connaîtrons la destination qu’à la fin, il se livrera à un monologue intérieur continu nous permettant de nous immiscer dans sa tête, sa vie et ses pensées. Ce parcours émaillé de quelques pauses permet au lecteur à travers des anecdotes et des souvenirs de découvrir par bribes le passé et les obsessions de ce taiseux dont l’espace social pendant une vingtaine d’années s’est limité à son couple avec Clara, l’épouse adorée, leur fils commun, la grand-mère côté paternel, femme de ménage toujours prête à se libérer des heures pour s’occuper de son petit-fils, son travail au garage et sa passion dévorante pour le football qu’il avait ardemment pratiqué dans sa jeunesse en rêvant d’intégrer une équipe professionnelle avant de se contenter des pizzas partagées avec ses amis Nabil, Coco et Fred, supporters comme lui du PSG, d’assister aux matchs ou de les commenter. Le foot et les bagnoles, c’est les rares trucs où je me sens intelligent. Qu’il lui soit impossible de transmettre et de partager cette passion avec ce fils malingre et pleurnichard que Clara lui a donné sera pour lui une déception et une frustration telles qu’elles interféreront sournoisement et lourdement dans sa relation avec son rejeton. Préférer, lors de leurs soirées DVD du dimanche soir, le mièvre Cendrillon au Livre de la jungle qui l’avait lui tant inspiré, n’arrangera rien. Les vacances au camping en bord de mer avec les mêmes couples d’amis retrouvés d’année en année à l’adolescence du gamin non plus. Je ne vous en dirai pas plus sur ce déplacement en voiture de notre homme, ses réflexions, ses souvenirs, son naufrage et ses rencontres sur les aires d’autoroute qui vous permettront au fil des pages de faire plus amplement connaissance avec ce type égocentré qui a apparemment tout du beauf ordinaire menant une vie banale mais capable, sans que cela soit délibérément son intention, de pourrir magistralement la vie des siens.  

              Le gars qui allait quelque part est tout d’abord un roman qui bouscule par son style. Le récit est oral, percutant et le registre du vocabulaire employé majoritairement populaire, cru, trivial ou vulgaire, s’avère apte à nous faire entrer avec un rythme soutenu dans sa sphère d’idées reçues, de fantasmes et au cœur de ses incompréhensions et de sa colère. Même les scènes érotiques pourtant décrites de façon naturaliste et sans tabous parviennent à s’y glisser, sans voile mais sans provocation, avec un petit zeste de tendresse en plus. Ce parti pris d'un langage plus que familier qui surprend, déstabilise voire peut choquer certains permet à l’auteur de faire immédiatement percevoir par le lecteur la sincérité sans filtre du narrateur, comme une mise à nu brutale qui au détour d’une phrase charge les clichés qu’il véhicule, les réflexions machistes, homophobes, grossophobes, racistes  et patriarcales qui le traversent d’une palpable émotion. Être confronté à une confession si profondément intime et à un constat d’échec aussi douloureux, même si celui qui ici se confesse est le seul responsable de ce qui lui arrive et qu’il ne s’agit pas de lui trouver des circonstances atténuantes, prend avec Michel Bezbakh des accents poignants.

Dès lors cet homme ordinaire qui s’imaginait mener une vie normale avec sa petite femme et son fils dans son petit appartement de banlieue, passant ses samedis avec ses potes entre match, bière et PMU et ses vacances en famille au camping, on l’écoute autrement, à l’aune de son enfermement, de ses frustrations, de sa colère mais aussi de sa honte et de sa peur du regard des autres comme dans la scène au zoo qui l’illustre magistralement. Apparaissent aussi par instants l’étendue de sa solitude, le sentiment d’être dépossédé de celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer et l’insurmontable difficulté rencontrée par le père après la naissance du petit pourtant désiré à trouver sa place dans le trio familial. Comment créer un lien paternel avec cet enfant qu’il semble vivre non comme la prolongation de lui-même qu’il escomptait mais comme un intrus captant l’amour de son épouse adorée ?  Comment l’accepter ? Longtemps j'ai pas regardé la vérité en face. Enfin disons que la vérité me crevait les yeux, elle m'aveuglait, et dans ces cas-là on voit rien c'est logique.

Au détour d’une scène ou d’une autre, Michel Bezbakh se détournant de son personnage porte un regard rapide et percutant sur son environnement pour aborder indirectement des sujets plus généraux, souvent de nature sociologique, comme le football, le poids des dessins animés de Walt Disney sur l’imaginaire des enfants, les blessures mal cicatrisées de l’enfance chez les parents eux-mêmes, la malbouffe, les zones commerciales interchangeables qui défigurent l’entrée des villes  ou  l’omniprésence des réseaux sociaux. Aujourd'hui on se sent obligé d'être en permanence avec tout le monde, Clara elle poste toute sa vie sur Instagram pour que la terre entière soit bien au courant qu'elle vient de s'acheter un nouveau petit haut noir, qu'elle vient de regarder le troisième épisode de la saison 5 de Game of Thrones, qu'elle a fait un gratin de pommes de terre (…) moi je m'en bats la race (...) J'ai jamais aimé être relié à la grande communauté des réseaux sociaux comme un vieux clébard qu'on tient en laisse. Ce passage vient aussi confirmer de façon détournée la misanthropie et l’enfermement de ce père de famille aussi malheureux que toxique.  

Mais si dans Le gars qui allait quelque part Michel Bezbakh traite de réalités sociétales problématiques et fort dérangeantes très débattues de nos jours, en se focalisant sur cet unique personnage qu’il pousse à l’extrême jusqu’au ridicule et la caricature, avec autant de gravité et de violence que d’humour et de dérision, il ne se positionne  ni en sociologue,  ni en psychologue, ni en juge ou en avocat, ni en auteur omniscient  mais se contente de nous faire entendre avec ses mots et à l’état brut les pensées qui se bousculent dans la tête de ce père aussi paumé que monstrueux. Un exercice d’équilibriste qui peut déstabiliser le lecteur mais qui parvient presque naturellement à nous faire glisser, d’un paragraphe à l’autre, de la condamnation au questionnement et du dégoût total à une certaine compassion. Cette technique du désordre narratif illustrant parfaitement celui qui habite ce personnage, permet aussi à l’écrivain de jouer judicieusement avec le silence et la contradiction pour surprendre, créer le doute et insuffler de la tension dans son récit.    
 
Un premier roman tour à tour dérangeant et drôle, superficiel et profond, un coup de poing d'une authenticité radicale qui surprend, bouscule et ne peut laisser indifférent.

Dominique Baillon-Lalande 
(02/12/24)    



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Buchet-Chastel

(Août 2024)
144 pages - 14,50 €

Version numérique
12,99 €














Michel Bezbakh

Le gars qui allait quelque part est son premier roman.