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Le gars qui allait quelque part est tout d’abord un roman qui bouscule par son style. Le récit est oral, percutant et le registre du vocabulaire employé majoritairement populaire, cru, trivial ou vulgaire, s’avère apte à nous faire entrer avec un rythme soutenu dans sa sphère d’idées reçues, de fantasmes et au cœur de ses incompréhensions et de sa colère. Même les scènes érotiques pourtant décrites de façon naturaliste et sans tabous parviennent à s’y glisser, sans voile mais sans provocation, avec un petit zeste de tendresse en plus. Ce parti pris d'un langage plus que familier qui surprend, déstabilise voire peut choquer certains permet à l’auteur de faire immédiatement percevoir par le lecteur la sincérité sans filtre du narrateur, comme une mise à nu brutale qui au détour d’une phrase charge les clichés qu’il véhicule, les réflexions machistes, homophobes, grossophobes, racistes et patriarcales qui le traversent d’une palpable émotion. Être confronté à une confession si profondément intime et à un constat d’échec aussi douloureux, même si celui qui ici se confesse est le seul responsable de ce qui lui arrive et qu’il ne s’agit pas de lui trouver des circonstances atténuantes, prend avec Michel Bezbakh des accents poignants. Dès lors cet homme ordinaire qui s’imaginait mener une vie normale avec sa petite femme et son fils dans son petit appartement de banlieue, passant ses samedis avec ses potes entre match, bière et PMU et ses vacances en famille au camping, on l’écoute autrement, à l’aune de son enfermement, de ses frustrations, de sa colère mais aussi de sa honte et de sa peur du regard des autres comme dans la scène au zoo qui l’illustre magistralement. Apparaissent aussi par instants l’étendue de sa solitude, le sentiment d’être dépossédé de celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer et l’insurmontable difficulté rencontrée par le père après la naissance du petit pourtant désiré à trouver sa place dans le trio familial. Comment créer un lien paternel avec cet enfant qu’il semble vivre non comme la prolongation de lui-même qu’il escomptait mais comme un intrus captant l’amour de son épouse adorée ? Comment l’accepter ? Longtemps j'ai pas regardé la vérité en face. Enfin disons que la vérité me crevait les yeux, elle m'aveuglait, et dans ces cas-là on voit rien c'est logique. Au détour d’une scène ou d’une autre, Michel Bezbakh se détournant de son personnage porte un regard rapide et percutant sur son environnement pour aborder indirectement des sujets plus généraux, souvent de nature sociologique, comme le football, le poids des dessins animés de Walt Disney sur l’imaginaire des enfants, les blessures mal cicatrisées de l’enfance chez les parents eux-mêmes, la malbouffe, les zones commerciales interchangeables qui défigurent l’entrée des villes ou l’omniprésence des réseaux sociaux. Aujourd'hui on se sent obligé d'être en permanence avec tout le monde, Clara elle poste toute sa vie sur Instagram pour que la terre entière soit bien au courant qu'elle vient de s'acheter un nouveau petit haut noir, qu'elle vient de regarder le troisième épisode de la saison 5 de Game of Thrones, qu'elle a fait un gratin de pommes de terre (…) moi je m'en bats la race (...) J'ai jamais aimé être relié à la grande communauté des réseaux sociaux comme un vieux clébard qu'on tient en laisse. Ce passage vient aussi confirmer de façon détournée la misanthropie et l’enfermement de ce père de famille aussi malheureux que toxique. Mais si dans Le gars qui allait quelque part Michel Bezbakh traite de réalités sociétales problématiques et fort dérangeantes très débattues de nos jours, en se focalisant sur cet unique personnage qu’il pousse à l’extrême jusqu’au ridicule et la caricature, avec autant de gravité et de violence que d’humour et de dérision, il ne se positionne ni en sociologue, ni en psychologue, ni en juge ou en avocat, ni en auteur omniscient mais se contente de nous faire entendre avec ses mots et à l’état brut les pensées qui se bousculent dans la tête de ce père aussi paumé que monstrueux. Un exercice d’équilibriste qui peut déstabiliser le lecteur mais qui parvient presque naturellement à nous faire glisser, d’un paragraphe à l’autre, de la condamnation au questionnement et du dégoût total à une certaine compassion. Cette technique du désordre narratif illustrant parfaitement celui qui habite ce personnage, permet aussi à l’écrivain de jouer judicieusement avec le silence et la contradiction pour surprendre, créer le doute et insuffler de la tension dans son récit. Dominique Baillon-Lalande (02/12/24) |
Sommaire Lectures ![]() Buchet-Chastel (Août 2024) 144 pages - 14,50 € Version numérique 12,99 €
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