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Grégoire BOUILLIER

Le syndrome de l’Orangerie



Grégoire Bouillier est éblouissant de la première à la dernière page de cette folle enquête où il mêle biographie du peintre et autobiographie, témoignages des contemporains, psychanalyse, japonisme, botanique, sans jamais perdre le cap.

Quand le narrateur découvre pour la première fois les Nymphéas de Monet à l’Orangerie il est pris de malaise, d’angoisse. Et pour comprendre ce qui les a provoqués, il va chercher quel secret Claude Monet a caché dans ces tableaux, quel cadavre y est dissimulé. L’auteur emprunte une nouvelle fois son costume de détective privé de Bmore & Investigations, comme dans Le cœur ne cède pas. Et là encore, il parvient à nous faire rire malgré la gravité du sujet.

L’auteur interroge d’abord la biographie de Monet. En 1914, très précisément à la déclaration de la guerre, quand il débute les Grands Panneaux, Monet ne peignait plus depuis des années. « Et voici qu’il se remet au travail à cause de la guerre ! » Il est inquiet car son second fils, Michel, est mobilisé. Il peindra ses Grands Panneaux « pendant les quatre années que dure la guerre, quasiment de date à date, façon de lier ce qui se passe sur la toile à ce qui se passe sur le front. En réponse à la guerre totale, Monet entreprend une œuvre d’art totale ! » « […] lui aussi mène une lutte sans merci, une véritable guerre de tranchées, sauf que c’est sur le terrain de la peinture et non à Verdun ou au Chemin des Dames. Sauf qu’il est armé de brosses et de tubes de couleur et, s’il charge, c’est baïonnette aux pinceaux. » C’est aussi en 1914 que Monet perd son fils aîné, Jean, « d’un mal étrange et incurable ». Ce qui fait dire à l’auteur que les Grands Panneaux sont un tombeau pour neuf millions de soldats plus un.

Sa recherche se porte ensuite sur le choix et l’importance des nymphéas dans l’œuvre de Monet. Il faut savoir que Monet a peint ses nymphéas quatre cents fois pendant trente ans. Ces fleurs aquatiques que Monet faisait venir du Japon ou du Paraguay sont devenues son unique modèle. Il a installé ses premiers nymphéas quand il a créé son plan d’eau à Giverny. Mais pourquoi les nymphéas ?

C’est à Londres en 1870, où il s’est réfugié pour échapper à la guerre, que Monet voit pour la première fois des nymphéas. C’est aussi à Londres qu’il découvre la peinture de Turner, les tableaux « atmosphériques » de Whistler, à Londres qu’il peint pour la première fois le brouillard, et qu’il fait la connaissance du marchand d’art Durand-Ruel, également réfugié, qui devient son sauveur. À Londres que se constitue le premier cercle des « impressionnistes » dont il deviendra le chef. C’est à Londres que tout a commencé. Est-ce pour retrouver cet âge d’or de sa vie que Monet plante et peint des nymphéas ? Y a-t-il un lien entre le contexte de la guerre de 1870 et le contexte de la guerre de 1914 ? Et la mort de Jean en 1914 fait-elle écho à sa naissance en 1870 ? L’auteur en est persuadé. D’autant que son ami le peintre Bazille meurt au combat en novembre 1870. Il avait 28 ans. D’autant que le père de Claude Monet, meurt en janvier 1871. Si les nymphéas s’enracinent dans tous ces décès, ils en portent aussi le deuil.

S’ouvre alors la piste botanique. Un mystère de l’évolution. Comme toutes les plantes, son ancêtre est sorti de l’eau il y a environ deux cents millions d’années. Mais le nymphéa est retourné s’enterrer au fond des eaux dormantes, tel un fantôme, une revenante, une Ophélie ?

Grégoire Bouillier convoque les philosophes et les poètes. Pour Lamartine, « l’eau est la matière du désespoir ». Gaston Bachelard en allant voir les Nymphéas en 1942 ; « Devant les eaux dormantes, c’est toujours la même mélancolie. Une mélancolie très spéciale, parce que cette eau morte est le véritable support matériel de la mort. Elle est l’élément qui se souvient des morts. »  Edgar Poe, dans sa nouvelle intitulée Silence décrit une rivière au lit vaseux où s’étend un pâle désert de gigantesques nénuphars. « Ils tendent leurs longs cous de spectres et soupirent dans la solennité de leur désolation. »

Trois jours avant d’aller à Giverny, Grégoire Bouillier se trouve par hasard à Cracovie, en Pologne. Il visite alors le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Ce fut une visite éprouvante mais le plus étrange c’est le parallèle que fait l’auteur entre Giverny et Auschwitz. Sur un plan topographique, sur les distances entre ces lieux et la ville la plus proche, sur la présence du train à l’intérieur du jardin et du camp et bien sûr sur son ressenti de ces deux visites si importantes pour lui.

À propos du tableau La Japonaise, portrait de son épouse Camille peint en 1876, Bouillier va convoquer les traditions japonaises liées au kimono. Mais surtout il va nous montrer en quoi ce tableau est une farce, un pied de nez, une esbroufe. Car Camille souffre déjà du mal qui l’emportera trois ans après. Le samouraï brodé sur le kimono au niveau des fesses n’est pas ce qu’on imagine, il symbolise cette maladie qui ne pardonne pas, un cancer de l’utérus.

À travers toutes ces recherches, Bouillier nous montre comment regarder, comment comprendre une œuvre, au-delà des apparences souvent trompeuses. « Monet montre une chose pour en dire une autre. » Il ose aussi se fier à ses intuitions, à son regard subjectif. Il est partie prenante de l’enquête à travers son histoire personnelle et à travers son style enlevé, plein de digressions, d’interpellations, pour le plus grand bonheur du lecteur. Il nous emmène beaucoup plus loin que ce à quoi nous nous attendions et parvient à nous faire partager ses conclusions. Comme le dit son éditeur, « Entre l’œil qui voit et la chose qui est vue, il y a un mystère qui n’est pas seulement celui de la peinture. »

Nadine Dutier 
(29/11/24)    



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Lectures







Grégoire BOUILLIER, Le syndrome de l’Orangerie
Flammarion

(Août 2024)
432 pages - 22 €



J'ai lu

(Août 2025)
544 pages - 9,50 €






Grégoire Bouillier,
né en 1960, a déjà publié une dizaine de livres et obtenu plusieurs prix littéraires.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia








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son précédent roman :

Grégoire BOUILLIER, Le cœur ne cède pas
Le cœur ne cède pas