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« C’est l’histoire d’un échec. C’est l’histoire d’un film qui ne s’est pas fait. C’est l’histoire d’une vie qui n’a pas encore été racontée. La tienne. » Un producteur de cinéma a lu et a été séduit par le livre précédent de Martine Delvaux, Thelma, Louise & moi. Il propose de faire un film sur Hollis Jeffcoat « Une jeune peintre. Elle vivait avec Mitchell, puis elle est partie avec Riopelle… On dit que c’est à cause d’elle que leur grande histoire d’amour s’est terminée. » L’évocation, par le producteur, de ce personnage apparemment secondaire qui doit tenir le premier rôle, a tout de suite fait vibrer une corde sensible chez l’auteure de Ça aurait pu être un film, Martine Delvaux . « Tu es l’appât » écrit-elle. Ce qui l’intéresse et la fascine en même temps, c’est la façon dont les femmes sont capables de se faire un chemin en avançant à tâtons car, a priori, Hollis fait partie de celles que l’on oublie de nommer. Hollis Jeffcoat appartient à une famille dans laquelle l’art n’a aucune importance et se demande même s’il est possible d’en vivre. Pourtant Hollis choisit cette voie. Elle fait ses études à la New York Studio School de 1973 à 1976, puis, part à Paris. Elle y occupe un poste d'administratrice dans cette école d’art qui fait ses quartiers d’été en France. Elaine de Kooning y enseigne et lui propose de rencontrer, avec d’autres étudiants, Joan Mitchell dont la réputation est considérable. Elaine de Kooning et Joan Mitchell sont les deux peintres américaines les plus importantes du moment. Joan vivait à Vétheuil, un domaine où jadis Monet avait habité la maison du jardinier. Le coup de foudre entre Joan et Hollis est quasi immédiat. Après un début d’échange, Joan renvoie tout le monde et garde Hollis auprès d’elle. « Nous sommes allées au fond des choses. C'est pour cette raison que tu décris la rencontre de Joan comme le point culminant de ton été. Trouver en une autre femme une âme sœur, échapper aux mondanités et s'ouvrir, se révéler, analyser sa propre vie, laisser tomber les masques, les couches de chair, découvrir le squelette qui tient tout ça ensemble. [….] Pendant la nuit, note Martine Delvaux qui tutoie son personnage, Joan note ta proximité esthétique avec le mari d’Elaine, Willem de Kooning, par ta manière d’effacer un tableau, de faire marche arrière, de soustraire au lieu d’additionner. » Les deux femmes ont partagé leur vision et leur passion de la peinture. « … quoi, pourquoi, comment, et à quoi ça sert tout ça, pour quelle raison on choisit d’y consacrer sa vie ? » Très vite Martine Delvaux, qui approche l’œuvre de Hollis « en inculte », comprend, au cours de ses recherches que cette passion caractérise la personnalité de Hollis, néanmoins, elle n’est pas sans attaches ni racines. Certes, la peinture ! Toutefois une vie a bien dû l’animer, difficile à capter et rend ainsi énigmatique le personnage. Hollis lui semble par moment n’avoir jamais complétement existé. Elle n’a pas été seulement l’ombre de Joan. Riopelle contribue à cet effacement. L’auteure multipliera des notes, des citations, des lieux, des dates mais également des réflexions, des questionnements, pour finir, constater que le projet la concerne parce qu’il la déborde, s’insinue en elle et la révèle aussi à elle-même. Quelle est sa part de projection ? Ça aurait pu être un film devient une double enquête. « Ce n’est que grâce à cette rencontre que peut naître le livre, par le regard que je pose, moi, sur ton histoire à toi. [….] Ça à voir avec ce que j’aurais voulu savoir plus tôt dans ma vie, et comprendre vraiment, comprendre ce qui guiderait ma vie, ce serait l’écriture. » Joan Mitchell décide de garder Hollis à ses côtés, une injonction imposée et impossible à refuser puisque telle est sa volonté. « On dit qu'elle se faisait une joie d'être offensante, outrageante. Elle jurait, injuriait, insultait, se plaisait à être vulgaire, refusant les bonnes manières, surtout sur son territoire à elle…» Pourquoi pas se dit Hollis et elle va vivre dans son ombre et occuper la fonction « dogsitter », gardienne des chiens. Les deux femmes s’aiment passionnément, mais ne coucheront jamais ensemble avoue Hollis dans une interview. Joan Mitchell, à l’époque, forme un couple avec Jean-Paul Riopelle. Joan Mitchell et Jean-Paul Riopelle se sont connus en 1955. Lui est amoureux fou de Joan qui est enceinte en 1956, avorte clandestinement et jamais il ne sera question de mariage. L’union se distend et beaucoup d’alcool coulera dans les verres. Après la rencontre entre Joan et Hollis, Riopelle rentre de voyage. « Cette histoire-là, l'affection entre Joan et toi, et comment l'arrivée d'un homme, en l'occurrence Jean-Paul, parce que les hommes ont encore le gros bout du bâton en matière de désir, a l’effet du chien dans un jeu de quilles… c'est ça, cette l'histoire-là, qui est matière à cinéma. » Trois ans plus tard, Jean-Paul quitte Joan au bras de Hollis. Joan pour « déposer » sa douleur peint « "La vie en rose", une étendue délavée, ennuagée, à la surface de laquelle ont été déposées des masses sombres tirées de la nuit » Elle confiera plus tard combien il est douloureux de constater que l’on ne compte plus aux yeux de l’autre. Martine Delvaux rapporte une entrevue où Hollis laisse entendre que Jean-Paul Riopelle a été son premier grand amour. « Ainsi, tu es confinée au statut de la jeune artiste sans expérience, un peu inconsciente, qui profite de la situation, de ce qui, comme par magie, lui tombe dessus. Effacée la fusion de tous les instants avec Jean-Paul. Effacée la complexité de ce que Joan ressentait et qui outrepassait ce portrait de toi comme une charmeuse, une séductrice, une manipulatrice. Rien sur la passion qui vous liait. Rien sur le chemin qui a été le tien. […] de manière tacite, tout le monde s'entend pour ne pas parler de toi, en tout cas pas vraiment, en faisant toujours le même récit, en te ramenant à quelques mots, le substrat de ton existence, parce qu'il faut sauver la face, surtout ne pas révéler la fragilité, c'est-à-dire l'humanité des personnes qu'on admire, ce panthéon composé d'hommes et de quelques femmes qui ont l'étoffe des héros.» Hollis quitte Jean-Paul une dizaine d’années après. Ça aurait pu être un film est un livre stimulant contant un moment de l’histoire de l’art, même si l’auteur s’en défend. « Ce livre n'est pas un essai sur l'art, sur la peinture ou même sur les peintres. Ce livre n'est pas un roman, un récit ou un scénario de film. Ce livre est une histoire d'amour à attraper en un seul geste, un seul regard, comme la personne qu'on aime, plutôt que d'essayer d'en faire la lecture du début à la fin. » N’empêche, un nombre d’artistes cités méritent le coup d’œil et peuvent se révéler être de vraies découvertes bien qu’appartenant à un passé récent. L’auteure confessant que son enquête l’amène à considérer des œuvres qui jusque-là lui étaient inconnues. Elle découvre le travail de jeunes artistes qui créent malgré les difficultés matérielles, s’interroge sur le prix d’un pinceau et des couleurs. Elle égratigne le marché de l’art, « un marché qui n’exige aucun échange d’argent » mais échangeant des œuvres entre marchands, les prix gonflent arbitrairement. Le livre est un entrelacs de paragraphes semblant parfois répétitifs qui ne cessent, comme le ressac, de charrier des alluvions délimitant chaque fois plus efficacement son territoire. Parmi ces marges, Martine Delvaux martèle et fait valoir vigoureusement, avec raison et en le démontrant, le point de vue féministe. « Les relations amoureuses entre femmes ont souvent été cachées, masquées par des mariages de vitrine ou simplement par la notion d'amitié, aveu culturel d'un refus d'admettre que dans un monde dominé par les hommes, des femmes préfèrent des femmes, qu'elles se choisissent, comme si un tel choix n'était pas crédible… » Quelle est la visibilité des femmes artistes et leur reconnaissance ? Michel Martinelli (02/01/25) |
Sommaire Lectures ![]() Héliotrope 328 pages - 20 € ![]() Martine Delvaux, née à Quebec en 1968, romancière et essayiste féministe, a déjà publié de nombreux ouvrages. Bio-bibliographie sur Wikipédia |
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