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Françoise GÉRARD


La revenante


La revenante, énigmatique personnage du livre de Françoise Gérard, chemine parfois dans l’enfilade de rues présentées par la mémoire, ou d’une mémoire réactivée qui vagabonde selon les rues empruntées du temps de son enfance et de sa jeunesse. Cette déambulation duplice est prétexte. « Des histoires infinies pourraient s'écrire comme dans un livre où se raconter comme dans un film… ». Les images et les mots s’associent avec d’autres mots et d’autres images. Cet enchaînement, à l’allure faussement spontanée, est une succession donnant l’instantanéité de la déambulation et le rappel commémoratif du passé. La narration est guidée par un savant réglage et une ponctuation adaptée. « Habiter signifie HABITUDE… l'habitant d'une ville n'est pas libre de vagabonder mais il est libre de circuler, comme sur un manège, que ce soit à pied, en voiture ou à vélo, il tourne, il ne part jamais vraiment mais il revient toujours, et le souvenir n'est qu'un retour après tous les autres retours… se souvenir consiste à retrouver dans les archives de la mémoire la carte du circuit que les pas ont gravé, puis d'en suivre le tracé comme sur un calque en tentant de le superposer au trajet accompli autrefois… »Un cadre géographique précis, une région circonscrite au Nord, au Pas-de-Calais, à la Belgique, Lille, Ypres. Un vécu recherché par une mémoire en quête, grosse d’interrogations, émerge, non exhaustive, malgré tout minutieuse. Parsemée de points de suspension la réminiscence manifeste un besoin de concentration et sollicite le lecteur. Un vécu principalement imprégné d’images, apparemment peu introspectif d’une jeunesse urbaine, surgit. Le décor est planté, la caméra enregistre et fait le point.

La mémoire encode le passé et, sollicitée, restitue les actions, les lieux, les personnes. Elle scintille un instant d’une clarté fugitive. « Ce jour assez irréel dont on ne se souvient pas vraiment… Pourtant, c'est aux environs de ce jour-là qu'a débuté la longue marche loin de l'endroit familier qui semblait graver dans l'espace comme une eau forte pour l'éternité. » Il est commun de constater le travail de sape du temps qui estompe les souvenirs. Confrontées au présent, les traces ressuscitées ne sont pas assurées de retrouvailles, glissent dans une faille. Le présent, par ailleurs, brouille les pistes. « Peur de ne retrouver que des coquilles vides ». La revenante garde en mémoire l’image figée de gens sur le pas de leur porte. Le présent les invisibilise, ils n’attendent plus l’artisan de petits métiers. Plus de rémouleur, d’étameur, de vitrier, de cardeur, de rempailleur. La revenante déambule seule, la sociabilité gît maintenant en souvenir, en souffrance. La ville respire, vit, grandit, engloutit. « Liberté perdue de ce temps perdu dans un espace qui n'existe plus !... Les rues-couloirs ont gagné du terrain. […] En se densifiant, la ville s'est épaissie mais a perdu de la verticalité. La mémoire ne reconnaît plus ni ses contours ni le paysage dans lequel elle s'insérait. »

Une ville peut mourir et renaître de ces cendres, comme Ypres détruite pendant la Première Guerre mondiale, et ses monuments reconstruits à l’identique. Le temps fait son œuvre, naturellement, pendant que l’homme s’ingénie à construire puis à démolir plus vite encore. Démiurge inconséquent, il poursuit sa folie, édifie une menace, la centrale atomique de Gravelines, à la merci d’« Une rupture de l’alimentation électrique due à des courts-circuits, suivie d’une cascade de dysfonctionnements imprévus ou mal anticipés… ». Un risque équivalent à Fukushima. Alors Dunkerque, Lille, Ypres, d’autres villes contaminées, invivables, deviennent juste des lieux de mémoire. « Les villes et les civilisations ne sont pas éternelles !... » La mort ! Le nom des rues s’affiche commémorant des disparus illustres ou pas. La ville s’apparente à un immense cimetière. « La vérité de la mort est dans sa dématérialisation » En l’absence de traces tangibles conservées, ne serait-il pas possible d’éviter le néant grâce à « l’empreinte photoélectrique de chaque être vivant inscrite à jamais dans l’univers. » et appréciée par un extra-terrestre ?

La mémoire est en effet un travail de reconstitution, et pour La revenante un travail sans fin que l’illusion veut faire revivre, s’échappant comme l’eau entre les doigts. « La vie comme une longue marche dans un couloir… ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer… constater de menues différences survenues dans l'intervalle de temps écoulé, meuble déplacé, carreau cassé, rideaux changés… ne pas être soi-même tout à fait la même personne en revenant au même endroit… s’interroger sur la permanence, sur le même, sur le sens de la marche, qui suis-je, où vais-je ? …. et sur l'éternel recommencement… » Remettre l’ouvrage sur le métier. La mémoire et l’écriture ; la mémoire prélude le travail d’écriture. À trois reprises, de manière anaphorique, trois chapitres se suivent et recommencent la même histoire avec des notations précisant ou retouchant un passé mêlé au présent : « Au Nord de la ville, le Bizet, le cimetière et la Belgique, les berges de la Lys, les prés du Herm… » On commence par les mêmes mots mais ils ne poursuivent pas tout à fait les mêmes réminiscences, modulent l’inflexion des disparités. Un premier jet, une relecture, des retouches, un texte nouveau apparaît et à son tour manucuré. Entre le début et la fin du processus quelle restitution est fidèle ? Ou alors, il y a tant à dire qu’il faut recommencer. « Le retour serait une lente remontée des sensations autrefois ressenties, chacune d'elles suscitant une émotion partielle qui en réveillerait d'autres… » L’écriture et la mémoire ; la mémoire volatile suppléée par l’écriture. Devenue trace immémoriale, elle devient le support le plus assuré à ce jour, « Le but ultime d’un livre inconnu qui ne se referme jamais » même si « … l’étirement des phrases… la galaxie des phrases […] … leur réception de la lumière primaire sortie du chaos après le big bang et le reflet qu’elles renvoient […] les phrases forent dans la masse épaisse des souvenirs sédimentés pour essayer de dégager le fil ou le filon d'une histoire qui redonnerait de la cohérence à des perceptions éclatées venues d'un univers englouti dans les tourbillons du temps… »

Françoise Gérard parcourt minutieusement l’urbanité de Lille et ses environs. Elle choisit un vocabulaire imagé, sensitif, mental pour nous en faire humer l’atmosphère chaleureuse si singulière, comme son écriture, et si peu évidente au premier abord. Elle nous dispose à cheminer dans ces paysages et ces villes du Nord et du Pas-de-Calais. Un travail de mémoire délicat avec son lot de nostalgie qui, également, renvoie quasiment à notre fragilité humaine, voire "aux passions tristes". « Quand elle avait fermé pour la dernière fois la porte de la maison où elle avait grandi, elle ne savait pas qu'elle n'en franchirait plus jamais le seuil, qu'elle ne ferait plus jamais de courses dans le quartier, qu'elle n'aurait plus jamais l'occasion de flâner dans les rues du centre-ville, qu'elle ne s'amuserait plus de la gestuelle prévisible de la petite troupe d'habitant·e·s qu'elle fréquentait habituellement dans les lieux publics, que s'effacerait aussi autour du cœur battant du territoire de son enfance l'espace plus large de tous les endroits qui ont rayonné. Elle n’avait rien prémédité ». Françoise Gérard ne nous invite-t-elle pas, aussi, à apprécier le présent ?

Michel Martinelli 
(07/05/24)    



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Françoise GÉRARD, La revenante
La Chambre d'échos

(Mars 2024)
88 pages - 14 €













Françoise Gérard

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