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Mona HØVRING

Histoire de Frœude


Histoire de Frœude, le livre de Mona Høvring, sous-titré : « Ses opinions et sa conception de la vie – un livre contenant également quelques moments de béatitude » est un roman jubilatoire, au ton très débridé. Une famille dont les membres sont des personnages pittoresques, affublés de prénoms hauts en couleur, possèdent des dons particuliers exploités au moment le plus opportun pour eux mais pas franchement propice en société. Frœude, un des leurs, est un garçon de 13 ans dont le narrateur entreprend de raconter l’histoire, d’où le titre éponyme, Histoire de Frœude. Ce foyer atypique dans lequel vit, heureux, notre héros, est l’objet du premier chapitre intitulé « Portrait de famille avec carnet de correspondance », suivi d’autres chapitres avec des intitulés en chapeaux tout aussi savoureux. C’est une sorte de conte en forme de saga qui aurait pu commencer par « il était une fois… » dans lequel l’imaginaire de l’auteur a la part belle tout en maîtrisant sa fiction.

Le foyer familial se situe au 13 Forêt primaire, au sommet d’une colline donnant sur un panorama avec vue sur mer. Le père, Vulgaris, maintenant marin au long cours, a toujours rêvé de parcourir le monde à « contre soleil », après avoir fondé sa famille. Du coup, Vulgaris appartient plus à tout le monde qu’aux siens, comme le veut son prénom. À l’occasion de ses retours, une fois par an, Vulgaris à la tête d’une formation musicale, le Quartet Ramoule, part jouer avec des compagnons dans un illustre hôpital. Ils étaient souvent accueillis avec indifférence par les pensionnaires, ce qui ne freine point l’enthousiasme de Vulgaris, ni sa faconde. Rien d’extraordinaire à ce manque de popularité lorsque l’on connaît l’hôpital aux services spécialisés bien particuliers. Il abrite, entres autres, un service SMHI (Service des maux horriblement insondables) ou encore le SATI (Service des angoisses et des tressaillements insurmontables).

Le fils aîné, Serge Œudippe assume la charge du foyer. Un grand lecteur doublé d’un amateur de « livres de vulgarisation des connaissances sur des thématiques relevant des sciences naturelles jusqu'à d'impressionnants ouvrages philosophiques, en passant par des pamphlets érotiques et religieux. » Il gave son frère et sa très jeune sœur Eva de textes « consacrés à la zoologie, à l'écriture automatique, aux massages tantriques et au jardinage. Tous les soirs il leur faisait la lecture à voix haute sur des sujets aussi variés que la vie dans les océans, les rayons X, l’anatomie, l'élevage des poules en zone urbaine, les pierres précieuses inestimables. » Chacun sa fonction, « et Frœude paye les factures. C’était lui qui avait la haute main sur leur mot de passe et codes PIN […] Quand son frère et sa sœur n'avaient pas le temps, ou l'occasion, d'aller à l'école, c'était sur les pages des fameux livres fabriqués par Serge Œudippe qu'il rédigeait à la main des mots d'excuse en imitant la signature de leur père. » Les formulations utilisées dans le carnet de correspondance d'Eva ou d’Œudippe sont remarquables, du style : « Eva est terrassée par quelque chose qui n’est pas sans évoquer une fièvre. Selon le docteur, elle a besoin de demeurer dans une structure douce et attentionnée, à savoir : la maison. Si ça se trouve, pour le reste du mois. »  Eva, la petite sœur ne dénote en aucune manière et « avait la responsabilité de l'entretien pratique de la maison –- elle s'occupait notamment des hérissons qui s'égaraient en permanence dans le jardin. […] Éva chantait souvent. Plusieurs fois par jour, sa voix habile et argentine se faufilait à travers les pièces. Eva avait une voix qui rendait conviviaux, carillonnant, généreux l'air, la lumière et tout ce qui se trouvait à la fois en eux et autour d’eux ».

Et leur mère dans toute cette organisation ? Elle vivait loin d’eux. Elle avait tissé des foulards « au chevet de chacun des enfants pendant qu'ils dormaient, avant qu'elle ne les quitte pour aider des gens vivant quelque part en Amérique du Sud à comprendre la vie et à se comprendre eux-mêmes. Flapie après mille et une tentatives pour tout bien faire, sans néanmoins y arriver, elle capitula, se fit nonne, et intégra un couvent situé dans les Alpes italiennes. » Elle restait en contact en envoyant, une fois par an, une carte postale avec des renseignements sibyllins sur la nourriture. Mona Høvring conte, en ses premiers chapitres, une saga certes décalée mais dans un univers burlesque bien réglé. Jusqu’à ce que Vulgaris, homme sans femme depuis quelque temps, désire, pour ses retours de haute mer, être accueilli par une épouse entichée, fidèle et satisfaite. Lors d’une session avec son quartet pour un concert dans l’illustre hôpital, il tombe éperdument amoureux d’une patiente. « Car, lorsque August Augustus Vulgaris aperçut pour la première fois Demona des Javus dans la lumière blafarde de l'hôpital, il obtint enfin la réponse à toutes les questions sur l'amour qu'il s'était posé jusque-là. Lui qui avait toujours aimé les femmes en connaissait un rayon question lascivité et lubricité. »

Demona des Javus, vigoureuse femme, « possédait un diplôme d’acupunctrice obtenu par correspondance. Hormis ses aiguilles d'acupuncture, et son couteau à dépecer, quelques rares vêtements et sa moto, elle s'était débarrassée de tous ses effets personnels avant d'être admise à l'hôpital. » Autres particularités, ses cheveux changent de couleur selon l’humeur, ainsi que sa taille. Vulgarus, tous les jours, fignole sa démonstration de séduction à grands renforts de clignements de paupières, destinés à convaincre Demona des Javus. En conséquence de ce déploiement effréné de charme, Vulgarus « est victime d’une crise de papillomatose palpébrale aiguë », mais arrive à ses fins. Demona des Javus intègre la famille. Après la présentation des enfants, « Demona se fendit de la phrase suivante : "– Oui, c’est comme la macédoine : on a un peu de tout". » Même mal embouchée et mal commode, la famille l’accueille avec gratitude. Mieux valait une remplaçante à leur mère que personne. Demona étonne, un peu, ses hôtes car en dépit d’un physique colossal, elle pratique des acrobaties, vole dans les airs et fait des voltiges aériennes. Cependant Demona ne rigole jamais. Cela empire après une réunion parents-professeurs et son désaccord avec le Directeur.
« – Jamais je ne finirai comme ces profs cacochymes aussi préhistoriques que des tyrannosaures, hurlait-elle. Jamais je n'arrêterai de rétablir la vérité face à ces butors bas de buffet. Et jamais, tu m'entends, je ne céderai devant les principes chiants à mourir de ce dégénéré de directeur. Il a vraiment besoin qu'on lui débloque les méridiens du pubis ! Oh, cet ensuqué qui n'a que du jus de navet dans les veines !
– Je suis entièrement d'accord avec toi, ma luciole, lui répondit Vulgaris sur un ton consolateur. Mais certaines personnes prennent un peu peur, tu vois, quand tu leur plantes des aiguilles dans le corps sans les prévenir, même si ça part d'une bonne intention. »
Le décor posé, l’Histoire de Frœude est bien celle de notre jeune héros.

Frœude, d’une grande sensibilité, décèle le bémol chez Demona des Javus, et ne voudrait pas voir sa  belle-mère quitter, elle aussi, le foyer à propos de ce que cette famille, habituée aux situations les plus extravagantes, considère comme une peccadille. Il se fixe alors comme objectif de la faire rire. La partie engagée par Frœude n’est pas une sinécure et la confrontation avec sa truculente belle-mère provoque, en lui, un profond vague à l’âme. Le ton léger de Mona Høvring nous fait rire et sourire. Des formules et des lieux communs choisis, loin d’être complaisants, condensent des situations, des états d’âme et allègent le propos sur le désarroi d’un adolescent dans son environnement non conformiste. La vivacité du texte doit aussi beaucoup au traducteur, Jean-Baptiste Coursaud, qui a su rendre le style plaisant, emporté et efficace d’une auteure ingénieuse.

Michel Martinelli 
(29/05/24)    



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Mona HØVRING, Histoire de Frœude
Noir sur Blanc

Notabilia
(Avril 2024)
176 pages - 19 €

Version numérique
13,99 €




Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud












Mona Høvring

née en Norvège en 1962,
a écrit cinq recueils de poésie et quatre romans.  Histoire de Frœude est le troisième paru chez Notabilia.