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Dario LEVANTINO


Les cœurs bombes


Rosario, 16 ans, vit à Brancaccio, un quartier mal famé de Palerme, avec sa mère, gravement dépressive, tandis que son père est en prison. Présenté comme cela, le roman semble bien sombre et l’histoire mal engagée. Mais ce serait méconnaître le talent de l’auteur pour créer une empathie envers son narrateur qui se trouve doté d’une force de caractère et d’une détermination surprenantes. Confronté à une insulte, une injustice ou une agression, il est capable de tenir tête à quiconque au risque de subir de sérieuses violences.
Et puis, il y a ses passions qui lui donnent le courage de tout supporter. Sa mère d’abord qu’il soutient à bout de bras ; "son" chien qui erre dans les rues mais répond tout de suite à son appel ; son vélo qu’il a nommé Tronçonneuse ; le football où il est gardien de but comme son grand-père maintenant décédé ; la lecture et la mythologie grecque où il trouve des modèles et des leçons de vie ; et bien sûr Anna, une fille étrange, au caractère bien trempé, avec qui il entretient une relation à la fois très forte et complexe.
Tout cela conduit le lecteur à suivre avec beaucoup d’émotion et d’intérêt le quotidien de Rosario, ses activités et ses déambulations dans les rues de Palerme ou sur la plage.

Rosario considère son père comme responsable de tout ce qui leur arrive parce qu’il vivait en parallèle avec une autre femme et en avait un enfant, Jonathan.
« Depuis qu’elle a découvert que mon père a une autre famille, ma mère est devenue bizarre. Elle a des cheveux de vieille, le contour des yeux froissés comme un ticket de caisse dans un point serré, et depuis quelque temps elle refuse de manger. »
« Mon père est en prison parce qu’il a tué un homme. Il a pris onze ans.
Homicide volontaire, dit le jugement, plus trafic de stupéfiants et autres circonstances aggravantes dont je ne me souviens pas. Concrètement, il vendait des produits dopants à quatre pauvres types, et l’un d’eux y a laissé des plumes.
C’est moi qui l’ai fait arrêter. Je suis le pire des traîtres. Je l’ai fait pour ma mère parce qu’après avoir découvert la double vie de mon père, elle aussi avait commencé à prendre ces comprimés, et je l’ai sauvée de justesse. »
Rosario s’efforce de maintenir sa mère en vie, la pousse à se lever, à manger, à s’occuper, mais la dépression est profonde et les services sociaux ne vont pas être tendres. La mère à l’hôpital et le fils dans une famille d’accueil grassement rétribuée mais digne des Thénardier. Rosario ne supporte pas d’être séparé de sa mère…

Côté lycée, ce n’est pas simple non plus parce sa mère, qui croit à la réussite par les études, l’a inscrit dans un établissement prestigieux.
« Pour un gamin de Brancaccio, fréquenter le meilleur lycée de Palerme à de nombreux avantages dont l’invisibilité : personne ne s’intéresse à moi. Ce n’est pas de l’indifférence, plutôt du mépris. » Il peut sécher les cours sans qu’on s’en préoccupe beaucoup.
Mais ce mince avantage ne compense pas tous les désagréments.
« Dans ma classe, ils savent très bien que je viens de Brancaccio. Quand je suis interrogé, les professeurs corrigent avec impatience mon accent grossier et, au mieux, ils me mettent la moyenne ; s’il y a un anniversaire, je ne suis jamais invité ; et quand nous changeons de place, personne ne se bat pour s’asseoir à côté de moi.
Ce n’est pas vrai que le lycée nous émancipe, c’est un mensonge que répète les hypocrites : il sert seulement à nous rappeler qui on est et d’où on vient. »

« Face à cette misère, heureusement, il y a la mer.
Quand les choses vont mal, tu vas sur la plage, et ce n’est pas que les choses vont mieux, elles vont toujours mal, mais au moins tu n’es pas seul. »
C’est là qu’il retrouve souvent Anna. Ils ne sont pas dans le même lycée et ne se voient que de temps en temps, surtout dans leur « endroit secret ».
« C’est un lieu que personne ne connaît parce qu’il est difficile d’accès, un bout de plage désert et sale. On y trouve les restes d’un chalutier pourri, une chaise en plastique avec un pied arraché et un bateau retourné sous lequel nous aimons nous cacher. »
Anna aussi est de Brancaccio, elle sait se faire respecter et Rosario lui est très attaché.
« La force d’Anna m’impressionne, elle a une endurance naturelle, une énergie inépuisable pour inventer des solutions. »
« Elle a quelque chose qui me fascine et m’effraie à la fois, comme le vide quand on se penche du treizième étage. J’aime l’urgence de son élocution, sa manière dure de communiquer en créant des conflits pour détruire et reconstruire : on dirait un diable qui me susurre à l’oreille, le péché à commettre qui finira par me sauver. »

Il y a aussi l’humour noir de ses rencontres avec la psychologue. « En réalité, la psy est une enseignante du lycée qui, par le passé, a donné quelques cours d’histoire de la psychologie et qui, forte de cette expérience exceptionnelle, est devenu le "presse-cervelle" officiel de l’établissement. »  Rosario est un garçon à la fois sensible et très intelligent. Il devine très vite ce qu’elle veut entendre et trouve diverses stratégies pour satisfaire les attentes de la soi-disant "psychologue" ou pour la déstabiliser.  Leurs séances sont des morceaux d’anthologie…

Face à tous ces événements, Rosario est en perpétuel mouvement et nous le suivons de rebondissement en rebondissement. Il ne tient pas en place sauf quand il lit et le rythme du roman est à la mesure de ses actions et réactions.
Un premier volume qui mettait déjà en scène Rosario un an plus tôt, De rien ni de personne, vient de paraître en collection de poche. Mais on peut lire Les cœurs bombes indépendamment du précédent. Le troisième volume de la trilogie a déjà paru en Italie. Patience…

Serge Cabrol 
(16/02/24)    



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Rivages

(Février 2024)
224 pages - 21 €

Traduit de l'talien par
Lise Caillat














Dario Levantino,
né à Palerme en 1986, diplômé en lettres et philosophie, enseigne dans un lycée de Lombardie.
Les cœurs bombes
est son deuxième roman.



















Parution simultanée
du premier volume
en collection de poche :


De rien
ni de personne

160 pages - 8 €