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Yann LIOTARD


Juste le temps de vivre


Yann Liotard construit un grand récit, dans un texte relativement court, Juste le temps de vivre, à partir de micros-récits qui se télescopent. Ils forment un ensemble composé de dix-sept titres de chapitres pour restituer et dessiner à grands traits vifs, la vie d’un très jeune homme, mais pas seulement. Ils sont aussi l’occasion de variations précises structurant cette vie, la société, ses acteurs et artistes singuliers. L’auteur procède par tableaux, chacun ayant sa tonalité dominante, retenons-en quelques-uns en bouleversant l’ordre d’apparition.

« Je me souviens », second de ces chapitres, introduit au personnage central du texte et mène à la redécouverte de Robert Lynen via la référence au livre de Georges Perec. « Un souvenir consigné par Georges Perec m’a mené à toi. » L’ambition de Perec est alors de partager des choses qui ensuite disparaissent, sont oubliées « parce qu’elles ne valaient pas la peine de faire partie de L’Histoire » écrit-il. Et pourtant, l’une des remémorations fait partie de l’Histoire et n’est pas vaine. Elle concerne, parmi la liste, la figure du jeune acteur Robert Lynen. Né le 24 mai 1920 à Nermier (France), Robert Lynen, acteur enfant, joue dans "Poil de Carotte" en 1932. Quelques années plus tard, jeune acteur adulte et résistant meurt fusillé par les Allemands le 1er avril 1944 à Karlsruhe (Allemagne). Torturé, il garde le silence, ne dénonce personne. « Ton choix fut celui d’Achille : tu menas une vie intense et brève. » Ce choix figure dans le premier chapitre. « Je veux mourir ». Yann Liotard n’en fait pas une prémonition mais d’abord le jeu d’une réplique forte qui apporte la notoriété. De plus, remarque l’auteur, souvent les acteurs jouent des rôles les amenant à fréquenter la mort. Toutefois : « Disons que tu n'as rien fait pour t'assurer une vie longue et heureuse, mais tu n'as jamais voulu mourir si jeune, si tôt. Au contraire tu voulais vivre pleinement, et passer ta vie à jouer et à jouer avec la vie. » Robert Lynen profite « Le temps de l’insouciance », trop bref, « Le camping, l’air libre, la liberté […] Le visage tavelé d’éphémères éphélides, tu ne savais pas encore que tu aurais à vivre la pire des barbaries que des hommes comme toi devraient endurer à cause d'autres hommes. » Il grandit et tourne une page de sa vie pendant que l’enfer nazi étend sa barbarie. « Collaborer ou résister ? », autre chapitre. « Tu étais catégorique. On ne pouvait pas te la faire. Travailler pour les Allemands ? Impensable. Jamais. Collaborer ? Plutôt crever. » Yann Liotard associe alors le jeune homme à un frère d’« Antigone ». Non pas celui qu’elle pleure, mais celui qui dit non. « Pendant la Seconde Guerre mondiale, ta résistance devant la tyrannie, ton intransigeance et ton refus du compromis ont prouvé que tu appartenais à la famille de cette grande figure universelle de rebelle : la grecque Antigone. Une famille sans frontières. Le "Non" d’Antigone, tu le fais tien. »

Des « Frères d’armes », autre chapitre, mélange vie et cinéma car « Les liens entre la Réalité et l'Art sont étroits. » Antigone est une famille au sang vigoureux. Robert Lynen tourne dans un film de Julien Duvivier avec Raymond Caudrilliers, dit Raymond Aimos, dit Tintin. C’est "La belle équipe". Aimos est un comédien que certaines biographies font débuter tôt une carrière au cinéma. Il meurt le 20 août 1944, photographié un peu avant, ce jour-là, un brassard de FFI au bras gauche. Jean Mercanton, même âge que Robert, et carrière presque similaire, échappe à la Gestapo et meurt de poliomyélite en 1947. Harry Baur, acteur et partenaire de Robert Lynen dans "Poil de Carotte", toujours de Duvivier, est né en 1880. Arrêté sur dénonciation, torturé puis relâché, Harry Baur ne s’en remet pas et meurt six mois plus tard, en avril 1943. Juste le temps de vivre rend hommage à ces comédiens. Pas une actrice, mais avec un rôle principal, Marie-Madeleine Fourcade dirige, elle aussi, Robert Lynen dans un jeu hors comédie mettant en scène « Le réseau Alliance » dans la Résistance. Le comédien Jean-Pierre Aumont, que ses origines juives poussent à quitter la France en 1940, « regretta plus tard de n’avoir pas compris que lorsque tu refusais de dire à tes aînés où tu allais après la tournée, c'était pour dissimuler ton activité de résistant. » Sur la même longueur d’onde, Jean Gabin, autre partenaire : « Vous embrassiez les mêmes idées ; vous saviez qu'on ne pouvait pas rester sans rien faire quand on fait ce métier. Gabin, refusant les avances obséquieuses du pouvoir nazi quitte la France en 1941 ». La liste peut s’allonger. D’une certaine manière, les noms cités par l’auteur sollicitent notre mémoire personnelle de lecteur pour évoquer d’autres camarades de combat tout aussi valeureux. (Marc Bloch, Jean Prévost, Jean-Pierre Vernant, Claude Dauphin, l’éphémère Marcel Pinte, dit Quinquin né un 12 avril comme Harry Baur. Il portait, cachés sous ses vêtements, des messages et meurt accidentellement en août 1944 à l’âge de six ans, etc.) « Frères d’armes » est donc une époque, un chapitre en lien avec d’autres. Il pourrait s’intituler « Je me souviens », « Collaborer ou résister ? » ou encore « Fusillé pour la France ».
« Le traître », au contraire du courage, abandonne les siens lâchement. Les traîtres au cinéma, leurs rôles demandent du talent d’après Alfred Hitchcock. En dehors du cinéma les traîtres, les vrais, ont des rôles pernicieux, incapables de fidélité et joués par des fourbes. André Cavailhé permet l’arrestation de plusieurs patriotes, parmi eux Robert Lynen. Ils tombent, ces résistants, fusillés, traversés par les balles ennemies. Robert Le Vigan, acteur, vit et débute avec de petits engagements, joue le rôle plus important du Christ dans un film de Julien Duvivier, opte pour celui de Judas, hors scène, en devenant un collaborateur patenté. Délateur, il envoie, à la Gestapo, des lettres regardant le milieu artistique. Il fuit en Allemagne avec Céline. Autre figure détestable, Charles Laville, biologiste et son ignoble rapport à l’égard de Harry Baur. Pour lui « le grand acteur présente à un degré fortement accusé toutes les caractéristiques sémitiques ». Affligeante discrimination contre l’humanité. Le chapitre, ultra court, alerte en filigrane sur les faiblesses humaines, et pourquoi pas les nôtres et notre promptitude à nous justifier ? La vigilance reste un impératif car « Le traître » c’est facilement l’autre. La perte de courage ne débouche pas forcément sur la trahison. Justement, Yann Liotard fait le distinguo avec celui qui abandonne parce qu’il est fidèle aux siens dans « Perdre son père ». Il relate le suicide du père de Robert Lynen auquel on reproche d’abandonner sa famille. « Certains ont condamné cet homme l'accusant de jalousie, lui reprochant sa lâcheté et d'abandonner ses proches dans la difficulté mais qu'en savent-ils ? Les témoignages, les photos prouvent que ton père t'aimait. »

            Jamais quatrième de couverture ne fut plus juste, un chant d’amour à la vie et une piqûre de rappel : « Yann Liotard entoure cette figure d’exception d’une affection toute particulière : c’est un hymne à la jeunesse. Un livre contre l’oubli. » Précis, il parcourt une vie et rend un hommage sans pathos à une galerie de personnages. Loin des héros de papier, ce conservatoire de véritables héros rappelle le sacrifice de leurs vies. Surtout, il lègue avec panache le don le plus précieux mais fragile, celui de la liberté. Juste le temps de vivre est donc l’histoire de Robert Lynen, symbole de ce don. Pour Marcel Mauss, le don est un échange qui demande de donner, recevoir et rendre. Sachons le recevoir, le conserver et le transmettre à notre tour puisqu’il est notre héritage à perpétuer, celui auquel nous convie magnifiquement Yann Liotard.

Michel Martinelli 
(02/05/24)    



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Yann LIOTARD, Juste le temps de vivre
Arléa

(Mars 2024)
92 pages - 17 €














Yann Liotard
Juste le temps de vivre
est son premier roman.