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Franck LIRZIN


Quand un arbre raconte le monde


Ce livre peut sembler « loufoque » tant sa trame romanesque paraît invraisemblable. Mais il est remarquablement documenté au niveau historique et botanique. Sa lecture permet de façon agréable et amusante de découvrir comment cet arbre a conquis le monde en quelques siècles.
Le robinier faux acacia était endémique du continent américain. L’arbre qui raconte son histoire est natif de la Virginie. L’auteur prête sa philosophie aux Indiens Algonquins, qui habitaient la région à l’époque où les explorateurs anglais ont tenté de s’y installer. Contrairement aux Européens qui hiérarchisent les espèces vivantes et se placent tout en haut de la pyramide, la cosmogonie des Indiens est radicalement égalitariste. « Ils se percevaient comme les gardiens de la nature : ses Intendants. »
Inspiré de l’œuvre de Thomas More, Franck Lirzin s’amuse à imaginer une société utopique où arbres et hommes vivent en bonne intelligence. « Les Utopiens traitent l’île comme un immense jardin dont ils auraient la responsabilité, et veillent à maintenir l’harmonie en son sein. »
C’est sous forme de graine, rapportée par un Indien, que le futur robinier traverse l’Atlantique dans un navire anglais en 1584. Le botaniste John Tradescant tente de faire germer les graines sans succès. Il s’adresse alors à la « star mondiale de la botanique », le français Jean Robin pour sauver les dernières. C’est ainsi que le premier robinier d’Europe fut planté dans le Jardin du Roy, sur l’île de la Cité, au printemps 1600.
Franck Lirzin nous dit que « la joie de naître est difficile à décrire » mais il sait « trouver les mots pour exprimer le bonheur ressenti après tant d’années de dormance et d’attente, souvent sans réel espoir, quand, avec soudaineté, la lumière, l’eau et l’air pénètrent le tégument et déclenchent la germination. Il faudrait pouvoir dire la joie de la radicule et de la plantule qui sortent de leur graine, ingénues et pleines de vie, et qui se mettent à chercher à tâtons le sol et le ciel pour s’y déployer. […] Avant même de naître, je le savais : à tout moment, la vie peut s’arrêter. Un oiseau qui a faim, une pluie qui verse trop, un soleil qui se cache, et s’en est fini de l’espoir naïf de devenir un arbre. Cette fragilité est notre beauté. »
Dans ces pages où l’auteur devient végétal avec une extraordinaire empathie, il exprime ce qui est commun à tous les êtres vivants, cette force vitale, cette « détermination farouche à pousser vers le ciel et à creuser le sol, une détermination sur laquelle aucune ombre ni doute ne peuvent porter. »
À plusieurs reprises dans le récit, l’auteur s’amuse à prêter au robinier narrateur des expressions, des images, qu’on pourrait qualifier d’anthropocentrisme à l’envers, c’est-à-dire qu’il dépeint les humains avec des traits propres au végétal. Par exemple, lorsque les Anglais commencent à s’établir en Virginie, les Indiens comprennent qu’il s’agit d’une future invasion, ce qui fait dire au robinier « L’espèce humaine est, comme nous, une espèce pionnière et invasive, elle sait s’étendre rapidement et prendre avantage de son environnement. Sa force réside dans son adaptabilité et sa capacité à soumettre d’autres êtres vivants à ses besoins – une symbiose forcée. »
À propos de Sir Raleigh qui a obtenu de la reine de financer cette expédition : « Raleigh était aux hommes ce que le baobab est aux arbres : un être en dehors de toute norme. […] Comme le baobab, il avait ce don d’absorber tout l’air ambiant, l’eau, les rumeurs, de les garder en lui, derrière une écorce lisse et sans tache, et d’un coup de restituer un nectar, de lancer un coup d’éclat, de paraître plus réel et plus beau que ce qui l’avait nourri. »
Et pour qualifier John Tradescant : « Le maître de ce paradis était un tout jeune homme à la barbe frêle comme un duvet d’épiaire et aux cheveux clairs. »
Lorsque le robinier reçoit la visite de Colbert, il le compare au gui tant il suait d’ambition. « Comme le gui, il monta de branche en branche, chaque fois plus vert, plus solide, plus attrayant, sans jamais se départir de cette plate grisaille, de ce caractère besogneux qui sera sa marque de fabrique. Difficile de lui trouver le moindre éclat, et c’est à ce curieux assemblage d’insignifiance et d’efficacité qu’il dut son élévation. »
Le robinier raconte toute son histoire et toutes ses rencontres y compris les plus étonnantes, celle avec Linné qui le nomme Robinia pseudoacacia en hommage à Jean Robin et « pour ne jamais oublier la confusion qu’il fit avec le véritable acacia » ou celle de la première manifestation dadaïste en France en 1921.
L’auteur partage avec le lecteur en fin d’ouvrage l’origine de ce récit. Par chance, ce robinier du square Viviani, plus vieil arbre de Paris, a laissé beaucoup de traces qui lui ont permis de reconstruire son histoire. Malgré ses efforts d’empathie, il admet que « la vérité des arbres nous reste à jamais interdite ». En donnant la parole aux autres êtres vivants qui peuplent la planète et en maintiennent l’habitabilité, ce livre aide à « repenser le lien de l’homme à son environnement, et à infléchir le désastre que nous fabriquons ».

Nadine Dutier 
(16/12/24)    



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Franck LIRZIN, Quand un arbre raconte le monde
L'Aube

(Novembre 2024)
296 pages - 23 €













Franck Lirzin,
polytechnicien et ingénieur des mines, a déjà écrit plusieurs livres, notamment sur Marseille et sur Paris face au changement climatique.