Retour l'accueil du site





Jennifer Nansubuga MAKUMBI

La première femme


En accompagnant une jeune Ougandaise, Kirabo, c’est son pays et ses traditions qui nous sont présentés, entre 1975 et 1983, la condition des femmes, bien sûr, leur place dans une société encore largement gouvernée par des clans machistes mais aussi plus généralement la vie sociale, économique et politique, l’empreinte du colonialisme britannique, la période tumultueuse d’Amin Dada, la guerre avec la Tanzanie…

En 1975, Kirabo a douze ans. Elle vit à la campagne dans un milieu plutôt favorisé, son grand-père étant un des dirigeants du clan, propriétaire de vaste terres, très respecté. Kirabo est élevée par ses grands-parents. Elle n’a jamais connu sa mère et son père vit à la capitale Kampala. Il vient la voir de temps en temps. « Son amour était pressé. Il venait brièvement de la ville et l’en enveloppait une heure ou deux. » Heureusement, elle a ses grands-parents, leur amour et leur protection.

Kirabo est une fillette courageuse, curieuse, déterminée, très bonne conteuse et un peu sorcière. Par moments, son esprit se détache de son corps et s’élève dans les airs. Elle peut alors voler et voir le monde de haut avant de réintégrer son corps.  Elle ne peut en parler à personne sauf à Nsuuta.

Nsuuta est une voisine, âgée, qui entretient des relations étranges avec les grands-parents de Karibo. Une sorte d’amour-haine, difficile à comprendre pour la fillette, surtout quand on n’a pas le droit d’aborder le sujet. Mais, surtout, Karibo sait que Nsuuta est une sorcière, presque aveugle mais capable de voir ce que les autres ne voient pas.

Karibo peut lui parler en toute confiance et révéler tous ses secrets. « Je me bats avec les garçons : quand ils ne me passent pas le ballon, je les jette hors du terrain de mon grand-père. Je déteste les tâches ménagères, je déteste m'agenouiller et je ne supporte pas les bébés. Parfois, je me sens à l'étroit dans ce corps, comme s'il n'y avait pas assez de place. C'est à ce moment-là qu'un de mes moi s'envole. » Elle pense qu’elle a deux "moi", un bon et un mauvais, et que c’est le mauvais qui s’envole et qu’elle suit en laissant le bon dans son corps.  C’est donc la première raison de sa visite chez Nsuuta : « Je veux juste arrêter de voler ».
Mais il y en a une autre qui lui tient tout autant à cœur : « Vous pouvez trouver ma mère pour moi ? »

Nsuuta ne va pas se dérober et va l’aider mais elle veut avant tout lui faire comprendre qu’elle va devenir une femme et ce que cela signifie.
Par des histoires et des légendes, Nsuuta explique pourquoi les hommes ont tous les pouvoirs et toutes les richesses alors que les femmes ne peuvent pas hériter ni participer aux réunions importantes. Elle lui raconte l’histoire de la première femme qui donne son titre au roman et la façon dont les hommes se sont approprié les terres et le pouvoir. Les anciens ont décidé que les hommes venaient de la terre et les femmes de la mer.
« Les histoires ont un pouvoir tel que tu ne peux l'imaginer. Celle-là a transformé les femmes en migrantes sur la terre. Depuis lors, les femmes n'ont plus de racines, on les déplace non seulement d'un endroit à un autre, mais aussi d'un clan, d'une tribu, d'une nation et même d'une race à une autre. Ici, au Buganda, les esclaves vendus aux Arabes étaient pour la plupart des filles et des femmes. Elles étaient considérées comme n'ayant pas de racines. »

Karibo va grandir, rejoindre son père à la ville, poursuivre ses études et nous l’accompagnons sur une dizaine d’années entre légendes, traditions et révoltes car elle a un fort tempérament.
Nous partageons aussi son histoire d’amour compliquée avec Sio, le fils d’un riche Anglais, remake de Roméo et Juliette entre fille d’Ougandais et fils de colon.

La troisième partie du roman, pendant une centaine de pages, nous ramène en 1934, pour nous raconter l’histoire d’Alikisa, la grand-mère de Karibo, et de Nsuuta la voisine sorcière. Elles avaient une dizaine d’années en 1934 quand elles ont conclu un étrange pacte qui explique bien des choses sur la naissance de Tom, le père de Kirabo…

Jennfier Nansubuga Makumbi met en scène une galerie de personnages, pour la plupart très attachants, et nous fait découvrir peu à peu la nature des relations qui se construisent entre eux. Le contexte social, économique et politique de leurs existences est important et c’est presque un siècle d’histoire de l’Ouganda qui nous est présenté, de façon vivante et concrète au fil de ce roman aussi passionnant qu’émouvant.

Serge Cabrol 
(14/05/24)    



Retour
Sommaire
Lectures







Jennifer Nansubuga MAKUMBI, La première femme
Métailié

(Mars 2024)
544 pages - 23 €




Traduit de l’anglais
(Ouganda) par
Céline Schwaller












Jennifer Nansubuga Makumbi

est née en Ouganda où elle a étudié et enseigné la littérature anglaise avant de poursuivre ses études en Grande-Bretagne, à Manchester, où elle vit aujourd'hui. La première femme est son deuxième roman.