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Benjamin MYERS


Le Prêtre et le Braconnier


Dans la veine de la littérature gothique britannique, Benjamin Myers offre un roman sombre à l’atmosphère inquiétante à souhait. Cet écrivain anglais reprend une tradition qui a fait florès à la fin du XVIIIe siècle dont le roman Le Moine de Matthews Gregory Lewis interrogeait les fondements moraux de la société. Le protagoniste principal était un homme d’Église. Nous retrouvons les caractéristiques principales de ce style de récit dans Le Prêtre et le Braconnier. L’anxiété permanente dans une narration enchâssée qui, à grands traits, traite de l’âme de chacun des personnages croisés et découvre la noirceur ou l’innocence des uns et des autres. Une nature omniprésente composée de paysages escarpés, des montagnes et des vallées, des lacs, l’eau à profusion en certains endroits et d’autres désertiques, des lieux de vie abandonnés, des décors lugubres où la mort succède à la vie. Une écriture aux traits noirs et rythmée accentue le malaise ressenti par le lecteur et le tient en haleine jusqu’au dénouement.

 « On va chasser une demoiselle ?
Oui. Une jeune fille qui s’est volatilisée avec un enfant.
Ça veut dire quoi volatilisée ? »
Au fil de leur périple pour retrouver une jeune femme en fuite avec le bébé de ses maîtres, les relations entre les personnages, dont nous n’avons pas d’autres dénominations que le Prêtre et le Braconnier, se chargent de tensions et révèlent la rencontre insolite de deux individus aux caractères dyssymétriques. Le portrait biscornu du Prêtre n’est guère engageant. « Le prêtre leva les yeux. Son visage était pâle et avait la couleur du papier buvard. Ses yeux étaient cernés de rouge. […] La bouche du Prêtre était une entaille dans son visage comme si la chair en avait été étirée en travers du crâne puis fendue au couteau. […] Ses gencives étaient grandes et presque bleues mais ses dents étaient petites et carrées. » Envoyé de Dieu baroque, il dit être, pour ses ouailles, en mission et guidé par le Seigneur. Pour l’heure, animé d’« une fureur étouffée au fond de lui », sa préoccupation, plus que son devoir, le charge de récupérer le bébé enlevé par une jeune fille considérée comme muette et un peu déficiente. Surtout, le  juvénile mutisme qu’il sait volontaire constitue une bombe à retardement à désamorcer. Il la considère comme sa chose. « Elle appartient à Dieu […] Et je suis  un envoyé de Dieu. »  Elle représente une potentielle et farouche ennemie de sa réputation. L’auteur, par touches progressives, dévoile la noirceur d’un Prêtre dont l’acharnement ne se relâche pas.

L’allure du Braconnier n’est guère plus plaisante. « Le Braconnier arriva en titubant et mal rasé. Vêtu d'un long macintosh en toile huilée qui dégageait une puissante odeur cireuse. Il sentait mauvais. Son accent était fort, ses voyelles étaient enflées et encombraient sa bouche molle. Son œil était vitreux. »  Cependant l’homme se révèle plus fin que ses allures balourdes. Une certaine finesse d’esprit, étayée par un ouï-dire, le rend suspicieux à l’égard du Prêtre. Il le soupçonne de poursuivre la jeune fille pour d’autres raisons que celles invoquées par le curé. Ce dernier s’adresse au Braconnier avec autorité et dédain, invoquant la supériorité de sa charge et de sa personne élue, voire sacrifiée, pour guider vers le salut des individus ignorants et mécréants tels que le Braconnier ou la famille Hinckley chez qui la jeune femme poursuivie faisait la bonne à tout faire et la garde de l’enfant. Chaque réponse est blessante à dessein. Le Braconnier est choqué de l’opiniâtreté du Prêtre qui ne veut pas arrêter sa poursuite même pour dormir. Le temps écoulé et tous les efforts déjà dépensés lui donnent à penser que l’insinuation d’une jeune femme idiote semble erronée et hypocrite. Il harcèle le Prêtre de questions de plus en plus évocatrices. Il le titille sur les on-dit un peu honteux que cacheraient l’institution religieuse de St Mary’s ou sa personne. Il s’en amuse, même s’abuse de sa supériorité physique. Il en vient à imaginer qu’un collet autour du cou du Prêtre ne serait qu’une formalité pour en finir avec lui et sa morgue. Le prêtre devient de plus en plus méprisant à son égard. Le rustre touche un point sensible chez ce Prêtre qui craint de dormir. Il redoute de parler dans son sommeil. « S’il parlait dans son sommeil il risquait de révéler ses secrets : de laisser sortir les démons de son subconscient enfermés dans son âme et de se compromettre. Voilà pourquoi le Prêtre savait qu’il ne dormirait jamais à côté d’un autre être vivant. » Il succombe pourtant.

La fugitive, Isabelle Bulmer à peine désignée, tout au long du récit nommée principalement par le pronom "elle" ou des périphrases la rendant plus mystérieuse, fait partie des jeunes femmes du bercail de l’orphelinat. Sa mère, à l’apparence d’une diablesse, n’a pas sourcillé lorsque la carriole de l’église a embarqué « sa fille toquée dedans » pour l’orphelinat. La gamine a entamé une vie de réclusion et de mutisme. « Au printemps suivant tous les lits du dortoir étaient occupés par les enfants des fells désormais enfermés ligotés sanglés égratignés affamés. Le temps se déformait et le temps s'effilochait. Son existence à St Mary’s en vint à être définie par quelques symboles – le savon et les cicatrices et la tinette ; les seaux et les coups et le Livre. La vie n'était qu'une succession de jours pénibles ; pour la fille ils s’empilèrent jusqu'à devenir les premiers mois puis des années. Bientôt tout ce qui s’était produit avant se réduisit à quelques souvenirs figés. Le passé était brouillé. ». Cependant « les liens avec le Père étaient forts quoi qu'il eût fait car il offrait une protection unique. Le Père accomplissait l'œuvre de Dieu et Il avait décrété que seul cet homme pouvait poser les mains et tout le reste sur elle. »  À peine sortie de l’enfance, elle a quitté St Mary’s, offerte à ses futurs maîtres inquiets de son passé. La Sœur chargée de l’accompagner répondait cyniquement qu’il y avait des problèmes à la maison, il s’y passait des choses inconvenantes. « Ses parents étaient une tempête balayant les sommets ; leur couple était un éclair de violence et le craquement du ciel dans la pièce exiguë où brûlait le feu. Le bruit des claques et des piétinements. » En plus des tâches ménagères, elle a hérité de la garde de l’enfant. Privée d’attention jusque-là, elle s’est attachée à lui comme une mère. Elle a craint pour la vie du rejeton voyant le père secouer le bébé un soir de saoulerie et essayer de profiter d’elle. Elle a décidé de s’enfuir en l’emportant. Commençait un périlleux périple à travers une nature hostile.

Roman envoûtant dans lequel Benjamin Myers s’attache à décrire minutieusement les montagnes, les lacs, et des lieux de vie désertés, angoissants et peu propices à la survie. La langue riche et suggestive s’attardant sur la nature est servie par une talentueuse traduction. Benjamin Myers crée un climat étouffant où l’adolescente navigue à l’aveugle dans un paysage labyrinthique, dangereux et glaçant parfois sous une pluie battante, sans provisions, vêtue de nippes inadaptées. Elle s’abîme, affamée, dans une course folle avec un bébé dépérissant sur le dos, dans un combat inégal avec ses poursuivants. Elle déjoue des pièges, pas tous, subit l’outrage d’hommes frustes sans broncher, progresse dans une atmosphère funèbre et redoutable. Le parcours d’une effroyable émancipation où les conditions de fuite se dégradent inéluctablement de jours en jours. Face à ce sentiment d’isolement, le lecteur frissonne à chacun des pas de la jeune fille inexpérimentée. Chaque enchaînement conduit à l’effroi et, malgré tout, nous maintenant dans un état d’incertitude jusqu’à la fin du récit. Avec cette histoire captivante du début à la fin, l’auteur explore en même temps que des peurs immémoriales les violences sociales encore actives de nos jours et plus particulièrement celles infligées à la condition féminine.

Michel Martinelli 
(08/11/24)    



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Seuil

(Octobre 2024)
288 pages - 23 €

Version numérique
16,99 €


Traduit de l'anglais par
Clément Baude












Benjamin Myers

est un écrivain anglais
né en 1976. Ce roman
est son quatrième livre
traduit en français.