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« Je n’adhère plus. » L’incipit du livre de Mariette Navarro, Palais de verre, exprime un constat formulé par Claire la principale protagoniste de ce texte aux allures introspectives. On ne connaît pas la cause déclenchant cette affirmation qui submerge et ballote le personnage. « Un espace s’est installé de lui-même, une distance qui a découpé chaque chose sur le fond du ciel et l’a recollée plus loin, différemment. » Ce n’est apparemment pas un acte volontaire avec un antécédent mais Claire, réfugiée sur le toit de l’immeuble dans lequel elle travaille, précise et prend, apparemment, pour la première fois conscience de son corps. Elle élargit son champ d’analyse et fait, par touches successives une critique de notre environnement idéologique. Première étape, grimper à l’échelle, celle qui mène au toit après avoir bénéficié de l’ascenseur social. « J’ai aimé faire partie du cercle éclairé, rire sous cape, rejoindre le Grand Corps du groupe, du clan, de la meute, et, comme j'étais habile, j’ai même navigué mieux que les autres du côté caché du réel. » Monter des barreaux à l’aide des mains et des pieds, traverser la lucarne, des gestes inhabituels pour Claire. « Mon corps a exécuté ce que ma pensée s’était entraînée à faire depuis quelques temps : passer les lucarnes ». En premier viennent à Claire les diverses sensations. « Je fais l’expérience de mon nouveau point de vue. […] Je surplombe […] D’une tête, je dépasse la cheminée […] les feuillages juste en dessous […] Ma présence suspendue… » Prendre de la hauteur, une forme d’inconnu qui déclenche une réaction capitale. « JAMAIS PLUS JE NE LAISSERAI QUELQU’UN ME FAIRE LE SPECTACLE DE CE QU’IL FAUT SAVOIR. JAMAIS PLUS JE N’ÉCOUTERAI LE CONTE SEMPITERNEL DE NOTRE MONDE. LE RÉCIT RAISONNABLE. » En prenant de l’altitude Claire n’éprouve pas un vertige mais la révélation de son corps jusque-là discipliné selon les modes et rendu discret quand cela le nécessite. Elle s’est fondue dans l’anonymat, répond aux critères du monde du travail qui lui demande d’être efficace, de prendre des initiatives mais en suivant les aspirations d’une entité hiérarchique qui a déjà balisé la voie par ses injonctions contradictoires. « J’ai été un parfait rouage, enthousiaste et ambitieuse […] J'ai été capable, dans la limite de ce numéro d'équilibriste, de me mettre au service de n'importe quel sujet, dès lors qu'il était du côté de l'air du temps et de la bonne conscience. Je savais tenir debout les idées les plus étranges. Je connaissais les outils. ». Avoir le bon profil d’une tête obéissante ! Sur le toit, en béton, le corps vêtu légèrement se confronte à la dureté du matériau brut, un rappel prosaïque à la réalité. Il fait froid. Le vent souffle violemment sur son corps qui réagit et réclame. Élémentaire, il veut garder une température constante. Claire remue ses membres, frotte ses mains. Cela ne suffit pas. Bouger plus alors ! Claire entame une série de parcours à petites foulées en tournant en rond. Insuffisant, mais comment courir quand on n’a jamais parcouru plus que quelques dizaines de mètres en s’essoufflant ? En répondant à son corps, Claire découvre les prémices de la liberté, bouge jusqu’à l’excès puis s’enivre. « J’écarte les bras, et cela vaut comme un acte de propriété, comme acte d’autorité de liberté de bravoure. » La contrainte du corps élargit l’horizon, libérée par de nouvelles sensations restées silencieuses. Toutefois, ironie du sort, au petit matin la trappe d’accès ne s’ouvre plus. Claire se demande si elle n’a pas présumé de ses forces en s’écartant de la voie tracée, repense à un collègue presque oublié, mis au placard, dont le corps gisait sur le trottoir au pied de l’immeuble. Claire se trouve paradoxalement prisonnière de sa liberté et de son enthousiasme de la première heure. Les collègues penseront-ils à elle si elle ne reparaît pas ? Les collègues, justement, Mariette Navarro leur donne vie par des chapitres enchâssés. Leur narration emploie le pronom "nous", sorte de résumé condensant la vie de Claire avant sa désaffiliation. Ils vivent une réalité biaisée, dans un immeuble de verre et rappellent la condition des prisonniers enchaînés dans la caverne mythique de Platon. Claire finalement redescendue, arpente des bureaux vides. « Je ne m'étonne pas de marcher avec un équilibre différent, sur un tout autre plan. Je glisse. Je frôle les murs. » Est-elle comme le prisonnier ébloui, délivré de la doxa et métamorphosé en philosophe dont la mission est de montrer la part d’ombre des discours contemporains. Pareillement, elle doit supporter d’être mal perçue et ignorée de ses collègues. Une révélation non vécue, difficilement compréhensible pour eux, brouille la communication. En visitant Le palais de verre, l’auteur dresse le catalogue des turpitudes qui peuplent notre univers mental d’un monde absurde d’injonctions menant à celui de la déréliction. « On a fait, des insomnies. On s'est adapté, toute notre vie. On nous a toujours demandé de nous plier aux nouvelles façons de faire, de nous sacrifier. On nous a dit qu'on était des fainéants, plus lents et plus rétifs que partout ailleurs dans le monde. Des emmerdeurs. Encombrants dès qu'on demandait un peu de considération. On n’a pas lâché. On a continué à jouer le jeu. […] Et on nous regarde encore comme s'il fallait faire plus d'efforts. Travailler plus pour gagner toujours moins, et surtout ne pas se montrer, et surtout ne pas se faire entendre. » Mariette Navarro crée un personnage assurément critique, impliqué dans un récit, qui se raconte dans un long monologue et se met à aimer la vie si pesante autrefois. Un message d’espoir. Elle use d’une plume alerte, décapante, pour traiter de sujets réels, sérieux, actuels liés au monde du travail. Elle pointe une forme de souffrance qui déteint et empoissonne le quotidien de nombre de salariés, les affecte en les culpabilisant jusqu’au suicide. Pour qui subit en silence cette "servitude volontaire" ou n’a pas encore nommé son malaise, Le palais de verre est un livre roboratif porté par une écriture enthousiaste et inventive. Bien plus qu’un pas de côté. Le « Je n’adhère plus » de l’incipit capte les premières fêlures qui fendillent le ciel azuréen du monde brouillon de la compétition et peuvent converger vers une brèche salutaire d’un monde du travail satisfaisant juste nos besoins ! Michel Martinelli (12/12/24) |
Sommaire Lectures ![]() Quidam (Août 2024) 144 pages - 15 €
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