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Andrew O’HAGAN

Les éphémères


Margareth Thatcher, la "Dame de fer", Première ministre au Royaume-Uni applique une politique ultra conservatrice et revancharde. Elle veut fermer les mines déficitaires en premier, puis d’autres ensuite. Dans ce contexte, celui quelque peu autobiographique d’Andrew O’Hagan, se situe son roman Les Éphémères, une histoire d’amitié. Il décrit un monde androcentrique vouant la sensibilité féminine des compagnes à la résignation. L’auteur met en scène deux personnages principaux : Tully et son ami Jimmy. Toute une atmosphère ressuscite ponctuée par les références musicales et cinématographiques de l’époque. Elles irriguent fortement la première partie de la narration, peignant l’histoire d’un groupe de jeunes et leurs meilleurs moments en toute innocence ou presque car tous connaissent le degré d’âpreté des conditions d’existence de leurs parents. L’humour ciselé et la répartie des dialogues goguenards s’agrègent parfaitement à la narration, font pendant à leur condition sociale. Pourtant, l’ère, qui s’amplifiera, tend aux grignotages des acquis sociaux des travailleurs de tous bords et des services publics, à colonisation des cerveaux par un individualisme égoïste et l’idéologie d’une droite ultra libérale décomplexée. L’innocence n’a qu’un temps, elle est éphémère.

Woodbine Dawson, un mineur écossais du comté d’Ayrshire, retourne à la mine après la grève de 1984 à 1985, puis reçoit l’amer gain démoralisant d’un licenciement au bout d’un mois. Tully Dawson son fils âgé de vingt et un ans travaille en qualité de tourneur et ressemble à l’acteur Albert Finney, copie le mode de vie en référence au scénario du film d’Arthur Seaton, Samedi soir, dimanche matin, dans lequel joue l’acteur. Comme lui, Tully possède « un charisme naturel, une collection de disques exceptionnelle, une audace absolue dans les débats politiques, et il savait vous aimer plus que n’importe qui. » En amoureux de la musique il fait partie d’un groupe respectant les codes du punk rock. Cela ne l’empêche pas, tout en épousant les idées de sa classe sociale, d’avoir des convictions et un certain sens critique vis-à-vis de ses aînés. Il remarque, ironie paradoxale, une forme de violence discriminatoire pratiquée par cette classe laborieuse qui heurte son sens de la justice. « Vous entendez ça ? dit Tully aux gars du bar. Le Syndicat des transporteurs a dit qu’ils se mettraient en grève si des hommes de la Barbade et de la Jamaïque avaient des emplois dans les bus. […] Tully comprenait que les difficultés ne neutralisaient pas d’autres difficultés. » En guise de manifestation, il fonctionne à la provocation et jette des balles à blanc dans l’âtre allumé du pub. La série de détonations lui vaut le bannissement du pub mais, il n’empêche, Tully jouit d’une aura grâce à son culot et son langage haut en couleur. Il fait partie de toutes les fêtes, rend « ennuyeux  les gens plus âgés. » et  veut éviter de leur ressembler. Reste quelques grincheux. Ses voisins détestent sa musique et sa guitare, un instrument de torture pour eux. Sa plus grande frayeur serait de ressembler à son père, Woodbine, qui perd de plus en plus le contrôle de sa vie

L’histoire de Tully est narrée par Jimmy. Plus jeune de trois ans, il annonce divorcer avec ses parents, « Tout ça, c’est terminé, mec. Ils ont merdé. » Ses parents sont en pleine crise et pour Jimmy, ils n’ont jamais réellement voulu créer une famille. Son père veut partir à la recherche de lui-même et la mère lui conseille : « Tu pourrais peut-être commencer par regarder dans tes fesses. » Tully lui propose de venir dormir chez ses propres parents puisqu’il traîne de plus en souvent chez eux. Il devient un membre de la famille. Tully et Jimmy regardent des films en boucle, en connaissent tellement les dialogues qu’ils les regardent sans le son ou s’en servent entre eux pour communiquer. Il lit beaucoup et impressionne sa professeure Mme O’Connor qui incarne pour lui la voix de la raison. Elle lui conseille de s’inscrire à l’université.

Ils forment une bande avec d’autres garçons très liés. Des personnages dont la personnalité singulière de chacun cimente leur groupe. Limbo un fou d’enregistrements musicaux apparaît comme un surréaliste absolu aux yeux de Jimmy. Limbo va tous les jours à la piscine juste pour se brosser les dents sans jamais nager. Autre compagnon, « Tibbs – Tyrone Lennox, l’apprenti facteur, un comique brillant et sans pitié avec une frange qui tombait sur ses yeux bleu pâle, se situait quelque part à gauche de Joseph Staline. » David Hogg spécialiste du mépris se qualifie de « Jackson du quartier de Pollock ». Il vient de barbouiller « Nag, Nag, Nag » en jaune sur les murs crasseux de la chambre de Limbo en son absence. Complétant ce cénacle, Bobby McCloy, un pince sans rire fana du groupe australien The Birthday Party et d’un groupe allemand d’électro-pop Kraftwerk, mais surtout de son ordinateur Apple II. En compagnie de tout ce petit monde, Tully imagine un voyage à Manchester où se déroulera un festival pendant un week-end. Au programme, les Smiths, les Fall et d’autres groupes. « Notre seul but est vous satisfaire » affiche une enseigne lumineuse. Effectivement, le week-end à force de facéties et une forte consommation d’alcool reste une chevauchée épique dans les mémoires de chacun, marque aussi la fin d’une époque. « Et c’avait été le dernier de nos grands voyages en Angleterre. Nous ne repartirions plus jamais en groupe : fini les salles pleines d’imbéciles défoncés, les matinées remplies de petits-déjeuners non désirés et de conversations stupides. […] Ils avaient vu le soleil ensemble. » C’est vraiment la fin. Tully suit des cours du soir, deviendra professeur et Directeur du département d’anglais, vit en concubinage avec Anna, une avocate de Glasgow.

Trente ans plus tard, le téléphone sonne chez Jimmy. L’auteur Andrew O’Hagan change complétement de registre. L’atmosphère s’alourdit et la narration plus intimiste. « Je suis foutu, mec. Complétement foutu. Je ne voulais pas te le dire […] C’est un cancer » Tully et Jimmy se rencontrent et élaborent un plan pour les mois à venir. « Ça met la peur au frais. Ça tient l’obscurité à distance. Nous pourrions parler mariage. » Gardant de leur jeunesse le goût des citations, ils envisagent comme cap une phrase de Shakespeare dans Antoine et Cléopâtre : « Et que la mort soit fière de nous prendre. » Il consent à faire une chimiothérapie sans intention de la poursuivre jusqu’à la fin. Il ne veut pas retarder l’inéluctable, afin d’« être l’initiateur de ses derniers rites et faire le portrait de sa propre attitude face au cancer. » Cette volonté d’en finir ainsi n’est pas partagée par sa compagne. Elle se sent écartée. Tully ne l’informe jamais, s’entretient du projet exclusivement avec Jimmy chargé par ailleurs de régler toutes les formalités et les détails pratiques avec la Suisse. Aussi, Anna réagit-elle profondément blessée face à Jimmy. « Ne me dis pas que je ne vais pas bien parce que je n'approuve pas les méthodes de Tully, et les tiennes, comme si je ne "comprenais pas". Je comprends parfaitement. C'est l'éternel jeu des hommes qui se portent mutuellement secours. Pendant que nous, nous regardons. Vous vous êtes entraidé il y a des années. Ça vous fait croire que vous êtes les deux faces d'une même pièce. Fin de partie. »

Cette domination masculine symbolique et sous-jacente, principalement dans la deuxième partie du livre d’Andrew O’Hagan, sur laquelle Pierre Bourdieu a écrit, voue les femmes à la résignation et à la discrétion, les prive de tout pouvoir. Ce n’était sans doute pas l’intention première du roman mais l’on ne se défait pas facilement d’un habitus. Andrew O’Hagan, avec Les Éphémères, appuie sur la corde de la nostalgie sans pathos, souvent tendre avec ses personnages pour évoquer l’amitié, la volatilité du présent, nombre d’actes manqués et la mort inéluctable, crainte pour ses proches plutôt que pour soi. Les Éphémères, un livre qui interroge, même refermé, rappelant au passage d’aller « doucement avec la douleur des gens. C’est la même que la tienne. »

Michel Martinelli 
(18/11/24)    



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Andrew O’HAGAN, Les éphémères
Métailié

(Août 2024)
288 pages - 21,50 €

Version numérique
9,99 €




Traduit de l’anglais
(Écosse) par
Céline Schwaller












Andrew O'Hagan

est né à Glasgow en 1968. Ses romans sont traduits dans plus de 15 pays.