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Manuela PARRA


Des frontières et des femmes


Dix récits de femmes exposent leurs souvenirs de passages de frontières essentiellement entre l’Espagne et la France mais pour Ema entre l’Allemagne et la Palestine. L’exil est toujours une épreuve douloureuse de perte de la vie d’avant et des êtres aimés que parfois l’on ne revoit jamais. La peur, la guerre, le militantisme sont évoqués par ces dix femmes aux parcours à la fois proches et différents.

Suzana vit à Barcelone avec Pedro. Ils décident de quitter l’Espagne.
« Elle aussi, en février 1939, avait marché longtemps, puis couru sous les rafales des balles et sous les bombes jusqu’à la frontière française. »
Malheureusement, ils seront arrêtés et menés dans un camp.

Naya est envahie par la peur quand elle passe la frontière.
« La peur, je l’ai rencontrée. Je la connais. Elle est ces yeux concupiscents qui en te regardant t’évaluent comme une proie à vendre.
La peur, elle est ce corps s’enfonçant dans le tien comme si tu étais son bien.
La peur, elle est ce bruit de crissement d’un esquif en plastique sur ta peau mouillée. Elle est tes chaussures qui se détachent et que tu perds dans la mer, comme un message prémonitoire qui t’annonce ta fin.
Il n’y a pas d’âge pour rencontrer la peur. »

Ema, 15 ans, à la demande de son père, transporte un paquet de Berlin en Palestine. C’est la guerre. Elle ne comprendra qu’après l’intention de son père qui était celle de la sauver puisque leur famille est juive.
« Mais, pourquoi l’avait-il choisie, elle ? Pourquoi lui confier cette mission si importante pour la survie du peuple juif ? »

Herminia n’a pas réalisé le passage de frontière. Son père est syndicaliste. Son futur mari dans la Résistance puisque c’est la guerre. Elle transporte des messages et continuera à résister en apportant des armes aux Espagnols en lutte contre Franco.
« Herminia avait posé le pied en France, la peur accrochée au ventre. On parlait de frontières, mais aucun trait n’indiquait la rupture avec la folie meurtrière. […] Là, au Perthus, dans le froid de ce terrible mois de février 1939, Herminia comprend brutalement que son enfance a basculé. »

Armelle a 80 ans et raconte comment elle s’est engagée et faisait passer la frontière espagnole à des hommes en 1958.
« Pour cela, il fallait être téméraire quand on vivait à la limite d’une dictature qui, après avoir usurpé la République, faisait régner la terreur en Espagne.
Mais j’étais jeune, insouciante, ou inconsciente comme mes parents me qualifiaient. Heureusement qu’ils ne connaissaient pas mes engagements politiques, ni mes actes de résistance. »

Isabelle a quitté l’Espagne avec ses parents et ses traumatismes ont effacé beaucoup d’éléments dans sa mémoire. Elle a le sentiment d’une « vie volée ».
« Isabelle refusait catégoriquement de baisser les bras. Elle ne voulait pas que son amnésie ponctuelle l’emporte sur ce qu’elle avait vécu et qui avait bouleversé sa vie. »

Nuria, exilée d’Espagne, éprouve aussi le sentiment de ne pas avoir réalisé les rêves de sa vie.
« Nuria avoue sa tristesse quand, plus jeune, elle regardait les défilés de mode, les photos de mannequins lui rappelant la vie qu’elle aurait aimé vivre. »

Josefa, 86 ans, raconte devant des lycéens le passage de la frontière espagnole quand elle avait dix ans. Elle en voulait à son père, militant communiste, de cet exil forcé.
« La frontière, c’était aussi une ligne imaginaire entre des amours ; la douceur d’un baiser tendre d’une grand-mère attentive qu’elle avait quittée pour un père dont elle ne se souvenait pas et qui orchestrait une vie future qu’elle n’imaginait pas. »

Amaïa, évoque ces enfants espagnols qui ont été envoyés en Russie pendant la guerre.
« Nous étions en 1937 et le Pays basque brûlait sous les bombardements. Ils se rapprochaient. Le massacre des civils à Guernica était dans nos mémoires. Aussi pour nous mettre à l’abri de raids de l’aviation allemande et italienne, alliées de Franco, ma famille avait décidé de nous envoyer, ma sœur et moi, en colonie hors d’Espagne. Il s’agissait d’un départ pour un ou deux mois, organisé par le syndicat, le gouvernement provincial basque et le maire de la ville. »

Carmen a passé la frontière quand elle avait dix ans. Son père était mort et sa mère était simple d’esprit :
« Un réflexe de survie en quelque sorte, comme une carapace indispensable pour affronter cette misère qu’il l’avait fait naître d’une mère simple d’esprit.
À treize ans, on espère mieux de la vie qu’un père mort dans les mines ou qu’une mère soumise à la brutalité d’un nouveau mari.
Carmen réfléchit : marcher pour vivre ou rester pour mourir. L’alternative était posée. »

Des poèmes et des encres de Manuela Parra s’intercalent avec les textes et donnent une dimension supplémentaire à ces récits.

Ces femmes remontent dans leur passé pour retrouver des souvenirs de jeunesse qui témoignent de périodes bien difficiles, l’exil, la guerre, le fascisme. Leur parole est essentielle pour ne pas oublier et éviter la reproduction de ces drames dans un contexte où les guerres reviennent en force et l’extrême droite réapparait de manière plus qu’inquiétante dans de nombreux pays. La lutte pour la liberté n’est jamais terminée et l’acquis des droits humains est toujours à défendre.

Brigitte Aubonnet 
(18/03/24)      



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