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Henri RACZYMOW


Variations pour Anna



« Notre histoire d’amour s’était mal enclenchée, s’est mal poursuivie, s’est mal terminée. » L’amour pour sa mère fait-il partie d’une obligation ostensible, d’un devoir inconditionnel envers l’être qui vous donne la vie ? Henri Raczymow doute d’avoir été ce fils aimant pour lequel l’amour aurait gommé toutes imperfections maternelles et avoue, en quatrième de couverture de ses Variations pour Anna, sa mère, ne l’avoir jamais comprise. Il entreprend une sorte de devoir de mémoire, en tous les cas une recherche de clarification des sentiments ambigus à son égard qui laissent apparaître le balbutiement d’un amour pour lequel les mots ne viennent pas spontanément.

« J'ai pensé qu'il était encore temps, après tout, d'infléchir l'image que j'avais toujours eue de ma mère et celle que j'avais parfois laissé entrevoir dans mes livres. C’est que nous ne nous étions jamais bien entendus, elle et moi, ni dans mon enfance, ni dans ma jeunesse, ni du temps où elle fut malade et où j'aurais dû, au moins par humanité, me rapprocher d'elle. Il n'en a rien été, et je voulais ici, à la faveur de ces pages, réparer peut-être un peu les choses. […] d’imprimer un peu d’amour si possible »

L’auteur, à l’exemple du Jacques de Diderot, préfère pour être fidèle au modèle, sa mère, raconter les faits et puiser dans ses propos. Il nous laisse entrevoir l’entrelacs de leur relation et un peu de la vie d’Anna. La mémoire restitue des souvenirs issus de l’enfance ou de l’âge adulte qui apparaissent parfois sous forme de réminiscences ahurissantes. À ses yeux, dans les deux cas, les faits conservent une part de mystère. Henri Raczymow ne cherche pas à dissimuler le malaise provoqué. Pour crever l’abcès, par quel fil débuter ? Très judicieusement et logique à la fois pour commencer, l’auteur partage une image représentant sa mère. Il recourt à la peinture, propose "La Maîtresse et la Servante" de Vermeer ou "La Fiancée Juive" de Rembrandt pour s’en faire une idée. Une noble façon, sans falsifier sa mémoire, de garder une distance, une manière d’embellir modestement une certaine objectivité. « Cette idée me séduit davantage que de l’imaginer, cette aïeule, issue d’un shtelt de l’Europe orientale, soumis au grand froid hivernal, à la misère, à la boue et aux pogroms. »

Mais les faits s’imposent, moins distanciés, plus personnels, à la dérobée, vifs et à peine compréhensibles à la fois. Les premiers datent de l’enfance, lorsqu’il voit sa mère se coiffer, se pomponner tout en invectivant une ennemie invisible, presque imaginaire. L’auteur intitule, non sans ironie, son chapitre "Le stade du miroir", inversant presque les rôles. L’ennemie n’en est pas moins réelle. L’auteur cherche à comprendre, chapeautant cette recherche du titre de : " La Jalousie". Une autre femme, une m’as-tu-vu se vante, exhibe sa superbe, sa prospérité. Anna ressent une humiliation. Depuis quand subit-elle ce sentiment, se demande son fils ? L’enfance d’Anna s’accompagne-t-elle de quelques frustrations ? Hypothétique, fréquentait-elle une copine avec une poupée plus grande ? Plus attestés, des remarques désobligeantes fusaient sur sa petite taille, ou plus réelles encore, l’injustice d’être exclue de la classe de chant. Rentrée au domicile, son fils dans un bras et ses courses portées à l’autre bout de bras, Anna mère, dépose les fardeaux, libère sa rage d’une jalousie sans doute trop de fois intériorisée. Elle se vautre sur le lit couvert d’un patchwork, agite ses pieds et ses poings frénétiquement comme une nageuse pour éviter la noyade. Voilà un souvenir de mère qui peut laisser tout enfant, tel notre auteur, dans l’expectative. Il se demande si un peu d’analyse permet de la dédouaner de cette singularité.
            Anna est née en Pologne, « Mais la grande affaire, pour Anna, eut lieu justement sous l’Occupation. […] Elle n’en parlait pas. De même que mon père ne parlait jamais de sa mère, Rywka, déportée à Auschwitz en juillet 1942. » Pourtant, elle aime raconter une anecdote. Avec d’autres Juifs, elle traversait clandestinement la ligne de démarcation passant dans un bois. Le silence le plus absolu requis, le grincement insupportable des chaussures neuves de son père risquait de les faire repérer au grand dam de la petite troupe. Anna racontait l’épisode en riant. L’auteur se sentait obligé aussi d’en rire en l’entendant, en bon fils, comme tout fils se veut inconsciemment un brin protecteur de sa maman. « Ah oui, très drôle. Et puis, des années plus tard, je compris qu’après tout je n’étais pas obligé de trouver cela drôle, je n’étais pas obligé de souscrire à l’hilarité de ma mère… ». Mais que sait-on de ses parents, l’angoisse vécue pendant une époque qui marque au fer rouge toute promesse d’avenir et détruit tant de vies ? Anna accumule, entres autres frayeurs, la phobie des trains, symbole de la déportation. De cette période, Anna emmagasine aussi le souvenir des épisodes marquants de leur assignation à résidence dans un coin perdu de Charente avec ses parents. Son frère, Hershl, faisait l’admiration de tous en plongeant d’un pont dans la rivière. Une notoriété trop tapageuse ? Un jour les gendarmes sont venus le chercher. L’un d’eux, connu d’Anna, avait été vraisemblablement compagnon de jeux de son frère. « Peut-être même avait-il joué au foot, le dimanche, avec Hershl. Mais les ordres sont les ordres, et quand il fallut venir l’arrêter, il n’hésita pas. Après tout, il avait peut-être commis un gros délit, ce Parisien gros bec, même pas français en plus, avec un nom pas de chez nous. » Plus tard, Anna désire retourner dans ce village pour aller frapper à la porte de la gendarmerie. Étienne, le père de l’auteur, ancien FTP-MOI, s’y refuse. Pour lui ce n’était pas une bonne idée. Pour Anna, Hershl n’eut pas de chance. « Il était très fort, mon frère. Il a dû en baver, là-bas, au camp. » L’auteur traduit ce "pas de chance". Le frère n’ayant pas été envoyé directement à la mort, « Il a dû mourir autrement, à tout petit feu, affamé, épuisé, malade, peut-être battu à mort. Le pire n’était que trop certain. Il ne suffisait pas de mourir ; certains devaient d’abord endurer l’enfer. Il était très fort, c’est pour ça. »

En vingt-trois chapitres chapeautés d’un titre bref, l’auteur compose un récit kaléidoscopique reflétant toute l’ambivalence du regard porté sur sa mère et des scènes dont elle est la vedette. Elle apparait sous les traits d’une humble femme, pourtant épouse d’un authentique résistant. Étienne, le mari, devait connaître ses qualités. Loin des héroïnes sacralisées par nombre d’auteurs, Henri Raczymow nous livre sobrement ses sentiments, la difficulté de les claironner et néanmoins tendres, non dépourvus d’humour. On ignore souvent comment les parents aiment vraiment leurs enfants, les efforts déployés souvent incompris voire infructueux. Se référant à un écrivain dont il est un admirateur fervent, Henri Raczymow comprend : « Proust : on ne sait jamais qui est une personne, car elle restera toujours une énigme volatile, une ombre inconnaissable après laquelle on court vainement et que par définition on ne peut posséder… » Certes, mais cela ne dispense pas du plaisir de lire sous la plume d’Henri Raczymow ses Variations pour Anna afin d’en connaître beaucoup plus que ce frugal compte rendu ne relatant qu’une infime partie du "Récit" dense à propos de cette mère, grand-mère et néanmoins fille et petite-fille de…, aussi !

Michel Martinelli 
(29/11/24)    



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Gallimard

Haute enfance
(Octobre 2024)
114 pages - 15,50 €

Version numérique
10,99 €












Henri Raczymow,
romancier, essayiste, biographe, a déjà publié plusieurs dizaines de livres.

Bio-bibliographie
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