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Jakub SZAMALEK


Saturation totale


Après Tu sais qui et Datas sanglantes, voici le dernier volume de la Trilogie du dark net de l’écrivain polonais Jakub Szamalek. On peut tout à fait lire ce roman sans avoir lu les deux premiers. Quelques allusions ici ou là rappellent les dangers que les personnages récurrents ont connus dans leurs précédentes aventures. La journaliste Julita Wójcicka et l’informaticien Jan Tran vont poursuivre leur traque contre un génie malfaisant du web, créateur de sites pédopornographiques et manipulateur de votes en ligne pour l’élection au parlement polonais, qui leur a échappé dans le volume précédent. Mais d’autres affaires vont se révéler qui ne manqueront pas de se croiser au fil du roman.

Tout commence ici avec un accident industriel en Pologne. Une digue d’un bassin de retenue cède et une vague de produits toxiques déferle sur une forêt et le village de Ruda.
« La Montagne de Fer était une sorte de poubelle. Les remblais entouraient un immense réservoir rempli d’eaux usées pompées jusqu’ici par la mine du Conglomérat polonais du cuivre PKM située non loin de là. Des "liquides post-flottation", c’est ainsi que cela s’appelait, lui semblait-il, c’est-à-dire une eau mélangée à des produits chimiques nécessaires à l’extraction des minéraux précieux du minerai. Il s’agissait de plusieurs centaines de millions de mètres cubes de fluides toxiques, déversés sur une surface de plus de mille hectares, entassés au-dessus de trois villages : Ruda, Lipkowo et Mila. L’unique structure bâtie par l’homme en Pologne visible depuis l’espace. Un réservoir d’eaux usées. »
Toutes les mesures de protection avaient pourtant été prises et une inspection récente ne montrait aucun défaut. Alors, quand une entreprise américaine propose ses services pour assainir la Montagne de Fer à un tarif défiant tout concurrence, il y a de quoi s’interroger sur l’origine accidentelle de la catastrophe de Ruda…

À Berlin, Florian, analyste de programmes malveillants, qui travaille dans une entreprise de sécurité informatique, est confronté à un étrange virus. Indétecté par les antivirus et qui semble ne rien faire. Il occupe de l’espace mais il est impossible de l’analyser. D’où vient-il ? À quoi est-il censé servir ? Florian va tout mettre en œuvre pour en savoir plus et remonter à la source…

Parallèlement, en alternance, on retrouve Semonov, le génie malfaisant poursuivi par Julita. C’est en 1987, à Monsk, en Russie, qu’il a voulu présenter ses premières découvertes sur l’intelligence artificielle mais personne ne prenait ses recherches au sérieux. Comment résister aux offres de la mafia quand les scientifiques officiels se moquaient de lui ? D’autant plus que les mafieux savent utiliser la carotte et le bâton. Entre la torture et une situation financière florissante, Semonov a vite choisi et peut se consacrer pleinement à sa seule passion, le développement de l’intelligence artificielle. On le voit ainsi, au fil des années, se mettre au service du mal puisque les autorités russes ne voulaient pas de lui.

Outre son enquête sur le terrain où elle prend encore une fois beaucoup de risques, Julita teste les logiciels d’IA pour produire du texte et cela nous met face à une intéressante réflexion sur l’écriture créative et littéraire.

Ici et là, l’auteur distille les craintes de ses personnages. Julita, bien sûr, qui a de plus en plus de mal à communiquer avec ses amis. « Elle n’arrivait pas à se départir de l’idée qu’elle était tombée dans une autre dimension, sur une autre planète : tandis qu’elle écrivait des reportages de plus en plus alarmants sur ce qui se passait en ligne – sur la mort de la vie privée et sur l’infiltration de masse, sur des vies brisées en quelques clics malencontreux – ses amis continuaient à publier les photos de leurs enfants nus au bord de la mer et télécharger sur leur téléphone les amusantes applications du jour qui permettaient de vieillir son visage ou de le greffer sur le corps de sa célébrité favorite, et ne demandait en échange qu’une bagatelle : l’accès à la caméra, à la liste des contacts et au registre des communications. »

Florian, à Berlin, voit déjà tout ce qui préfigure l’avenir « et ce n’était pas un avenir qui rendait optimiste. Bientôt le monde serait divisé entre ceux qui savent tout et ceux qui ne savent rien, pas même qu’un tel fossé existe. Il y aura ceux qui ne pourront garder aucun secret et ceux devant lesquels rien ne restera secret. Il y aura ceux dont le libre arbitre sera remis en cause et ceux dont la volonté se fera chair. La machine était déjà en branle, les engrenages grinçaient, les 0 et les 1 virevoltaient de plus en plus vite ; c’était l’inexorable rouleau compresseur du progrès qu’on avait oublié d’équiper de freins. »

La trilogie prend fin après beaucoup de suspense et de rebondissements, beaucoup d’informations aussi sur les évolutions informatiques, les progrès et les risques, en accompagnant des personnages attachants et courageux. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas à quel point on nourrit les ogres et les démons avec nos photos, nos vidéos, nos messages, nos codes et nos secrets. Jakub Szamalek nous incite à la prudence avec des romans aussi passionnants que nécessaires. À lire, offrir et méditer…

Serge Cabrol 
(03/12/24)    



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Sommaire
Noir & polar








Métailié Noir
(Octobre 2024)
400 pages - 22,50 €

Version numérique
12,99 €


Traduit du polonais
par Kamil Barbarski











Jakub Szamalek,
né à Varsovie en 1986, est archéologue, écrivain et scénariste de jeux vidéo.



Bio-bibliographie
sur Wikipédia





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les précédents volumes
de la trilogie :


Tu sais qui



Datas sanglantes