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Vladimir VERTLIB

Un zèbre dans la guerre


Vladimir Vertlib est un écrivain d’origine russe, vivant actuellement en Autriche et auteur de nombreux livres. Seuls trois d’entre eux ont été traduits en France dont le dernier, Un zèbre dans la guerre, écrit avant le début de la guerre en Ukraine. Il commence le récit par un regard un peu décalé. « Vues de loin, elles semblent inoffensives : des étoiles qui font la course, une chaîne de lumières frénétiques qui illuminent le firmament et font scintiller le monde. On peut éteindre la lumière de l'appartement et tirer les rideaux, mais cela n'accentue guère le sentiment de sécurité. On ne peut pas arrêter le bruit : celui-ci ressemble à des grognements et des hurlements de prédateurs effarouchés, aux plaintes d'un ivrogne dans son sommeil ou aux modulations d'une sirène devenue roque.
Une guerre en pleine mue. »

Ce n’est pas la première nuit de guerre dans cette ville sans nom, située en bord de mer, à portée des canons de navires de guerre. Avant, elle était une perle du tourisme. « Outre des monuments, des musées et des ruelles pittoresques, on y trouve de magnifiques plages de sable fin, des sentiers de randonnée et des pistes cyclables, ainsi qu'une équipe de football qui remporte régulièrement des compétitions internationales. […] à droite, le port avec ses grues rouillées et ses interminables docks, la plupart devenus inutiles, à gauche, les collines boisées et, à l'arrière-plan, la crête rocheuse de la montagne, au milieu, la rue principale, la rue de la Flotte et la rue de la Victoire… avec leurs bâtiments néoclassiques : le Grand Opéra, le Théâtre d'Art dramatique et de Ballet, l'hôtel de ville avec sa célèbre colonnade, l'Institut de la Marine, l'ancien palais du gouverneur, la synagogue, la cathédrale Sainte-Marie qui domine tout et l'ancienne Bourse avec son imposante coupole qui rappelle le ventre d'une géante enceinte couchée sur le dos […] La ville ne sait pas encore si elle a été conquise ou libérée. Les uns se réjouissent, les autres ont peur… » Cependant, la vie continue. Un zèbre déambule, nonchalamment, semblant passer presque inaperçu dans le paysage urbain. Les chiens ont, aussi, envahi la ville et sont en sursis. Une foule réclame la réactivation d’un rituel pour l’élimination d’une opposante en scandant « À la poubelle ! ». La malheureuse est, effectivement, plongée parmi les déchets. Des hordes de mercenaires étrangers ravagent la ville. Honnis officiellement par les rebelles, ils sont pourtant à leur solde car bon marché. Les combats font rage. Reprendre le trottoir d’en face est l’objet de communiqués faisant des gorges chaudes de victoires dérisoires et absurdes.

Pendant un des bombardements nocturnes, Paul Sarianidis, ingénieur au chômage dans le domaine aéronautique, essaye de rassurer sa fille de douze ans, Lena, venue se réfugier dans les bras de son père. « Papa, si on doit mourir, on mourra ensemble. Je ne veux pas mourir seule. » Le père lui demande d’imaginer le bruit d’un orage qui accompagne le déplacement de Zeus dans les airs sur son char tirés par quatre chevaux. Lena n’est pas dupe, elle mûrit vite au bruit des armes. « Ce n'est pas Zeus c'est un WS-1B. Si ce n'était qu'un WS-1, je n'aurais pas peur. Mais les WS-1B tirent beaucoup plus loin. Vitesse : Mach 5. Portée : 180 kilomètres. Poids : 150 kilos. À côté de ça, c'est quoi ton Zeus avec ses éclairs ? Un truc pour les bébés qui croient encore au Père Noël. »
Paul l’accompagne encore aux frontières du sommeil et lui raconte une étonnante histoire à propos de Sodome et Gomorrhe, de Loth et son incroyable épouse, une mégère en attente de sacs pour aspirateur. Il se sert de l’humour en guise de preuves d’amour et pour relativiser les situations angoissantes.

Aussi, Paul, regardant tendrement sa fille endormie se demande comment on a pu en arriver à cette absurdité d’une guerre civile. Il a perdu son emploi d’ingénieur aéronautique, l’aéroport étant sous contrôle d’insurgés. Il aime par-dessus tout sa ville, soutient le gouvernement. Il se rallie à l’opinion commune selon laquelle les rebelles n’ont rien à faire de la culture de leur pays, de ses valeurs et n’ont pour but que la mainmise sur les ressources économiques pour le compte d’une occulte poignée de puissants opérant en coulisse. Pour résister aux insurgés, le gouvernement a institué une Opération Policière Élargie, mais celle-ci ne suffit pas à les repousser. Un matin, un commando de malabars débarque dans l’appartement de Paul et l’embarque. Il n’en mène pas large. Arrivé dans un bureau, Paul reconnaît un homme massif du nom de Boris Loupovitch tenant un couteau d’une main gantée et un livre de l’autre. Il comprend tout de suite pourquoi il a été ainsi enlevé. Il ne s’est jamais vraiment engagé politiquement et normalement, il n’a rien à craindre. Les seuls écarts qu’il s’est autorisés sont bien banals et comme de nombreux internautes, il a laissé des messages haineux sur les réseaux dont un adressé à Boris Loupovitch, général de l’Armée de Libération sur le front Sud-Ouest. Loupovitch lui lit : « Loupovitch, sale traître, odieux pédéraste, tu t’apprêtes certainement à quitter ma ville, mais avant je viendrai chez toi avec un couteau de boucher et je t’ouvrirai ton gros ventre. Prends garde à toi ! Mes amitiés à ta famille. » Le général se met à hurler et traite Paul d’ordure. Lui aussi, Loupovitch, défenseur du peuple, peut terroriser la famille de Paul. Il a le pouvoir et sait tout. Rien ne l’empêcherait de s’en prendre à sa fille Lena ainsi qu’à Flora, sa femme médecin à l’hôpital, ou à sa mère Eva. Paul voudrait se jeter par la fenêtre mais il est fermement maintenu sur son siège. Il imagine le pire. On ne le brutalise pas et pourtant Paul « sent son pantalon se mouiller et devenir chaud, quelque chose de gluant coule le long de ses jambes en le chatouillant, il sent le tissu coller à ses cuisses et une flaque se former à ses pieds. Il est incroyablement gêné, tellement gêné qu'il préférerait être battu et encore plus mourir, mais il ne peut plus éviter ou contrôler ce qui lui arrive. Les deux caméras pivotent vers le bas, sur son bas-ventre, sur ses jambes et sur le sol sous ses pieds. » Loupovitch a imaginé cette mise en scène, laisse partir Paul et diffuse une vidéo de l’entretien qui le ridiculise sur les réseaux sociaux du monde entier. Paul devient célèbre et la risée de tous comme étant le « Pisseur ». Pourtant, « il était ce qu’on pouvait faire de mieux dans cette ville : un garçon normal, avec un soupçon de tout ce qu’étaient les autres ». Il est devenu, aussi, à son corps défendant, un drôle de zèbre qui aurait aimé garder l’anonymat perdu par sa faute. Il devrait, aussi, se faire très discret comme le lui conseille son entourage mais il cherche à rétablir son honneur principalement par amour pour sa fille et sa famille. Flora, Lena et Eva trembleront de son inconscience. « Parce que, dit-il, je veux une fois dans ma vie, faire ce qui est juste. ». Après l’étiquette de « Pisseur », il s’est de nouveau jeté dans la gueule du loup pour défendre la cause de voisins juifs âgés qui viennent d’être arrêtés. Geste courageux et désintéressé se révélant inutile puisqu’ils ont été libérés avant son intervention.

Vladimir Vertlib se sert de l’humour décrivant des épisodes cocasses pour fixer un regard désabusé et sensible au malheur humain. Il dresse un catalogue pathétique des diverses turpitudes et paradoxes affectant les citoyens et protagonistes en tous genres de cette cité sans nom dont, pourtant, nous nous faisons une certaine idée en rapport avec l’actualité contemporaine. Ce n’est sans doute pas un hasard. Sont-ils si lointains ces hommes et ces femmes ? Ne sommes-nous pas concernés ? La violence, loin d’être une solution, exacerbe les passions tristes ou rompt les digues qui les retenaient. Un zèbre dans la guerre annonçait probablement, lors de son écriture à la fois fictionnelle et pamphlétaire, un coup de vent alors qu’un ouragan éminent se profilait. Tirons une leçon de ce livre remarquable à plus d’un titre et qui engendre, paradoxalement, plus d’un sourire.

Michel Martinelli 
(29/03/24)    



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Vladimir VERTLIB, Un zèbre dans la  guerre
Métailié

(Février 2024)
372 pages - 22 €


Traduit de l’allemand
(Autriche ) par
Carole Fily












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