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Antoine VOLODINE

Vivre dans le feu


Lors d’une guerre dont ni le lieu ni les forces belligérantes ne sont nommés, le brave soldat Sam ne dispose plus que de quelques secondes avant que la bombe incendiaire au Napalm qui vient d’être lancée d’un avion ne l’atteigne et l’embrase. L’homme à découvert sait qu’il est déjà trop tard pour fuir. Face à l’urgence, se refusant à revisionner sa vie en accéléré, il fait le choix de s’en imaginer une autre à la hauteur de ses rêves. « Voyager une dernière fois. Dire tout, inventer tout, ne pas s'affoler en face de l'indicible. C'est dans mes cordes. Et vu comme ça, au jugé, je dispose d'une seconde. J'ai donc tout mon temps. »
Et si le feu demeure au centre de ce monde parallèle dans lequel Sam s’est réfugié, d’étranges grand-mères centenaires cheffes de clan, des tantes de tout âge sorcières ou magiciennes, et de jeunes cousines attirantes l’y attendent pour lui enseigner à domestiquer le feu non dans l’espoir vain d’y échapper ou de vaincre les flammes mais dans le but d’acquérir la force mentale suffisante pour leur faire face stoïquement et dignement. L’initier à « vivre le feu » pour lui permettre en quelque sorte de maîtriser sa mort et non de la subir dans l’effroi.

Venus de la fin des temps et d’un ailleurs au-delà de notre civilisation, ces personnages à l‘âge hypothétique comme celui du héros qui indifféremment s’attribue huit ou trente-trois ans voire serait centenaire, ceux qu’il croisent lors de cette initiation sont des personnages féminins hauts en couleur, des femmes puissantes qui pour la plupart ont eu une vie familiale et sociale mouvementée et douloureuse mais peuvent se montrer sans pitié et dangereuses appartenant toutes à la même tribu ancienne dotée de  pouvoirs chamaniques. À l’exception de l’oncle Slutov, les hommes souvent bandits, contrebandiers, violeurs, prisonniers ou morts, n’y jouent quant à eux pas de rôle direct.
Le passage chez grand-mère Rebecca entourée de ses chats, centenaire autoritaire mais bienveillante à son égard, sera déterminant. C’est elle qui l’accueillant dans cet univers parallèle entreprendra son apprentissage en lui mettant entre les mains le manuscrit écrit depuis le cœur d’un brasier par Iakoub, son époux tant aimé et décédé depuis longtemps, dont le destin était de vivre dans le feu. Sous sa dictée elle avait consigné dans ce guide pratique ponctué d’anecdotes et de réflexions théoriques sur les rêves, la mort et l’espace-temps à l’intérieur des flammes, toutes les étapes de son expérience et ayant identifié en Sam celui qui allait à son tour rejoindre le feu elle se sentait le devoir de le lui transmettre, comme un passage de flambeau, pour l’accompagner théoriquement tout au long de son initiation.
C’est à quatre heures de cheval de là par une visite chez Moïrane, cantatrice dont le chant était une communion avec la nature, que Sam poursuivra son périple. Cette tante initiée aux pouvoirs des herbes l’accueille chaleureusement et entreprend de lui ouvrir l’univers des sens et de la connaissance des espaces naturels, l’initier à leur beauté et leurs secrets, l’éduquer aux plaisirs et à l’exultation des corps avant qu’il ne la quitte pour retrouver Yoanna, une tante considérée comme une sorcière par une bonne part de la famille. Celle qui visiblement l’attendait, après l’avoir testé au salon sur ses rapports à la justice, la vengeance et les bourreaux, l’entraîne en silence dans la cave de sa maison puis dans un dédale souterrain sombre et humide pour lui faire découvrir sa collection secrète. Là, douze homoncules vivants d’une dizaine de centimètres en qui il pouvait reconnaître des répliques de certain membres de la famille s’agitent chacun dans son terrarium surmonté d’un grillage. Des modèles réduits des traîtres et tyrans de la famille vivant encore en surface mais ici prisonniers et condamnés à une totale impuissance face à son emprise, lui explique Yoanna. Attirant plus particulièrement l’attention de Sam sur le double du grand-père Bödgröm, le père adoptif incestueux, son hôtesse instrumentalisera subtilement et progressivement son invité pour en faire le naïf complice d’un règlement de compte personnel. Peu après, à l’enterrement rituel de ce grand-père toxique organisé par grand-mère Abazane, épouse moult fois trompée par le défunt, Sam sera fasciné par la tante Maïa, une femme aux yeux d’or, superbe et étrange qui exhale un permanent remugle de plumes et de guano, une odeur de faucon crécerelle ou de goéland en captivité, qui lui a été attribuée comme cavalière et guide pour la cérémonie.
Si l’apprentissage du feu de Sam semble avoir jusqu’alors peu progressé, l’oncle Slutov entre maintenant en jeu pour lui donner sa première leçon pratique : rester assis dans le feu. Ce sera une gigantesque créature ailée qui mettra fin à cette expérience de façon tragique pour le maître mais permettant à son élève de quitter les flammes et en sortir sain et sauf avec de nouvelles ressources mentales. Par la suite, la tante Mahsheed, condamnée à la pendaison pour un braquage de banque peu après leur rencontre, lui enseigne le maniement des armes et grand-mère Padaraya tente en vain d’utiliser le feu pour le remettre en contact avec des moinesses qui l’auraient veillé lors d’une existence antérieure. Enfin tante Sogone, entre deux pauses libertines enrichit son apprentissage par l’enseignement d’une incantation tantrique à prononcer avant toute plongée dans la connaissance du feu et par des projections de films montrant comment accueillir le feu au lieu de le combattre. « Introduis-toi dans l’éternité entre deux flammes. Maintiens-toi là-dedans sans crainte pour l’avenir », « annule le feu en étant toi-même le feu ». Avec l‘aide de la tante Coltrane, elle l’entraîne ensuite dans un étrange voyage initiatique composé d’une longue chevauchée dans les steppes, sur une voie ferrée puis au cœur de la montagne avant de longer en draisine une longue galerie minière jusqu’à la porte du temps.
Le voyage de Sam se finira sur les terres chauves auprès de tante Zam seule depuis quinze ans. C’est elle qui a poussé son mari à partir vivre avec ses deux filles de l’autre côté du canal quand elle a perçu le caractère démoniaque de son aînée et son désir de nuisance la concernant. Elle la soupçonne d’ailleurs d’être le sniper recherché par la garde nationale pour prendre régulièrement pour cible des cyclistes inconnus circulant sur le quai. Cela n’empêche pas la mère enfermée dans sa solitude et inquiète pour les siens de mandater Sam sur place pour récupérer des nouvelles fraîches des absents. Pour le garçon qui a été aussi chaleureusement accueilli de ce côté du canal qu’il l’avait été de l’autre ce seront deux semaines de vacances heureuses avec ses belles cousines, entre promenades, ébats sexuels, exercices de tir et repas copieux avant qu’il n’aille voir la grand-mère Wolfong (mère de Rebecca) qui à deux cents ans perd la tête dans sa ferme en ruine chauffée par un vieux poêle capricieux.
Malgré son désir de poursuivre son voyage et parfois de suspendre le temps, Sam, riche de tous les souvenirs qu’il s’est construits au fil de ses rencontres se retrouve happé par son destin. L’idée des flammes est là et elle le rattrape...

                    Vivre dans le feu se déroule dans un univers post-apocalyptique, longtemps après l'effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons, dans une Mongolie imaginaire avec ses yourtes et ses immenses steppes envahies par les herbes hautes et sèches, vertes ou argentées, ondulantes et  parsemées de fleurs et graminées que Sam traverse à cheval mais aussi avec ses rivières polluées et sa terre bétonnée et souillée en profondeur, ses villes en ruine, ses déserts industriels, ses anciennes mines, ses carcasses de voitures et ses cimetières de tanks rouillés. « autocars désossées, démantelés, incendiés, caravanes éventrées, citernes vides, déchirées, camionnettes, camions, machines agricoles aux fonctions indiscernables, engins de chantier, matériel de l'armée. Coulures d'huile de vidange, odeurs jamais disparues de pneumatiques, de peinture en désagrégation, de carburants divers, de matières plastiques déjà en miettes. Un monde silencieux, puant, dangereux et désert. Un immense labyrinthe en trois dimensions qui s'étendait sur des kilomètres. » Un décor aussi désolé et tragique que beau et poétique comme les aime Antoine Volodine. Et dans ce  territoire où les sociétés anciennes et leur effondrement ne sont plus que de vagues souvenirs, il installe une extraordinaire tribu chamanique régie par d’obscures lois claniques où le rapport à la connaissance et au vivant, la solidarité, une sexualité sans tabous mais aussi une spiritualité prégnante côtoient les rancœurs, la haine, la mesquinerie, les questions de pouvoir, la misère parfois et la violence la plus débridée, auprès de laquelle le jeune héros trouve à la fois une autre vie, fictive, courte mais pleine d’émotions et de bonheurs et un espace entre vie et mort dans lequel il trouve refuge avant de rentrer en contact avec le feu.   

Ce petit roman hurlé, en accéléré nous rapportant l‘initiation de Sam au feu se présente sous la forme d’une chronique familiale imaginaire dont il est le narrateur à la première personne au fil de douze chapitres, chacun étant introduit par le nom d’un nouveau membre du clan. Dans ce récit court et intense la trame narrative, composée par la juxtaposition successive de ses rencontres qui parfois font écho l’une à l’autre et dont toutes ne participent pas toujours explicitement à cet apprentissage, reste assez simple. Le rythme de cette évocation de ces souvenirs imaginaires est rapide, ce qui s’inscrit parfaitement dans la fraction de seconde dans laquelle ils sont censés s’enchaîner dans l’esprit du soldat. Dans cet univers onirique se mêlent le merveilleux du conte, sombre ou lumineux, à la frontière entre le monde des morts et celui des vivants, une nature superbe ou abîmée encore selon les endroits et la capacité de la nature à se régénérer après le cataclysme, des scènes sensuelles dans les herbes et d’autres terrifiantes dignes de l’enfer peint par Jérôme Bosch sur le troisième volet de son triptyque, « Le jardin des délices », envahi par les flammes d’où se dégage l’effroi. À la Maison de la Poésie, Antoine Volodine  expliquait ainsi : «  il n'y a pas que des saynètes violentes liées au feu dans ce livre, il y a aussi tout simplement des histoires de familles, des histoires qui se déroulent dans un clan marqué par le feu, par la vie éternelle dans le feu, par les leçons de feu, mais également marqué par des déchirements, des histoires sordides, des incestes, et des violences dont il faut se venger. En fait, ce que j’ai essayé de faire, comme toujours dans mes livres, c'est d'accumuler les images. Je tiens à faire vivre fortement les images dans le reçu du lecteur ou de la lectrice, des images très étranges qui doivent appeler le lecteur ou la lectrice à remuer dans ses propres souvenirs ». « Le feu devient une matière passerelle vers l'éternité plutôt qu'une matière destructrice, et c'est cette matière-là que j'ai essayé de montrer en permanence ».

Vivre dans le feu derrière sa forme fantastique et décalée évoque aussi à sa façon la brutalité de la société et celle de l’Histoire universelle. Et si la vision d’une torche humaine est toujours cauchemardesque, si l‘image de la petite fille âgée de neuf ans photographiée par Nick Ut alors qu’en flammes elle fuyait son village bombardé au Napalm près de Saïgon est restée dans toutes les mémoires comme une illustration ultime d’une monstrueuse et insupportable souffrance, si à l’instant où Sam se sent condamné au même sort l’auteur nous fait bien sentir la terreur qui l’étreint, Antoine Volodine ne surfe jamais sur le pathos. Comme il le fait enseigner à Sam par ses maîtres successifs durant son initiation, il prend de la distance avec son sujet et l’aborde avec un humour du désastre, noir bien sûr et décalé, qui traverse tout le roman. « L’avion a commencé son épandage de napalm en haut du village. Je ne sais à quelle civilisation modèle il appartenait ni en quel charabia le pilote conversait avec sa base et les donneurs d’ordre. Une langue d’assassins, forcément, mais peut-être pas de l’américain militaire basique. » L’usage du fantastique pour la scène extrêmement visuelle et aussi violente et féroce que drôle de l’enterrement de Bödgröm relève du même évitement de l’émotion facile et du sensationnel : « Grand-mère Abazane ne l’entendait pas ainsi. Elle avait été élevée chez des gens de très basse caste et elle ne ressentait sans doute aucun dégoût envers les misérables du bas de l’échelle, les travailleurs chargés de remettre le défunt aux envoyés du ciel. Peut-être aussi souhaitait-elle vérifier de visu que grand-père Bödgröm allait bel et bien être tronçonné, tranché et malaxé en boulettes jetées aux oiseaux, selon le rituel établi depuis des siècles. Les boulettes seraient englouties par les oiseaux, elles feraient un très court voyage à basse altitude et, qu’on le veuille ou non, elles finiraient sous forme de crottes puantes. » L’auteur se permet même dans une brève et discrète séquence d’autodérision quand, à la lecture du manuscrit écrit dans le cœur d’un brasier par son mari que Rebecca lui a transmis, Sam avoue à demi-mots pour ne pas froisser son hôtesse son peu d’intérêt pour celui-ci et son dédain pour le scribe qui a enjolivé l’histoire. 

Depuis près de quarante ans, revisitant volontiers le chamanisme, le folklore fantastique ou l'histoire tragique du XXe siècle avec ses guerres, ses puissants, ses dissidents et ses révolutions, Antoine Volodine a forgé une littérature d'un genre nouveau théorisée sous le nom de « post-exotisme ». Il écrit en français une « littérature étrangère » marquée par le surnaturel et le rêve mais aussi par son inscription dans un réel politique à la fois cruel et fraternel. Pour incarner ce courant singulier et marginal où les repères spatio-temporels et les codes ont explosé, où rêve et réalité se confondent, il jongle avec plusieurs identités hétéronymiques adoptant pour chacun de ses prête-noms une tonalité particulière, toutes ces voix venant se fondre dans une cohérence musicale. Vivre dans le feu est la quarante-septième pierre de cet « édifice fictionnel post-exotique » qui doit en compter quarante-neuf, chiffre qui pour les bouddhistes évoque le nombre de jours d’errance dans l’état intermédiaire du Bardo, entre la mort et la réincarnation. L’auteur annonce en quatrième de couverture qu’« Une œuvre monumentale s’est construite sous des noms d’auteurs divers (Lutz Bassmann chez Verdier, Manuela Draeger à L’École des loisirs et l’Olivier, Elli Kronauer à l’École des loisirs et, depuis peu, Infernus Iohannes chez L’Olivier), qui s’arrêtera au nombre prémédité de quarante-neuf livres. Vingt-deux sont signés Antoine Volodine dont celui-ci qui est le dernier sous cette signature ».

Pénétrer le monde singulier des romans d’Antoine Volodine demande de s’y abandonner, s’y immerger totalement, s’y dissoudre dans l’étrangeté avec tous les sens en éveil. « Quand on est en mode onirique autant tout accepter sans trop se poser de questions » se dit à un moment donné Sam lors de son voyage initiatique avec tante Sogone et tante Coltrane. C’est cette expérience onirique et sensuelle hors du commun qu’au rythme des phrases et des images Antoine Volodine nous offre en toute liberté dans Vivre dans le feu.
Laissez-vous embarquer dans ce roman étrange, hypnotique, poétique et troublant, vous ne le regretterez pas.   

Dominique Baillon-Lalande 
(25/04/24)    

Pour prolonger cette étrange aventure et en apprendre plus sur l’univers et l’œuvre d’Antoine Volodine, il est intéressant de regarder cette conversation avec Anne Roche sur le site de la BPI :
https://replay.bpi.fr/captations/la-creation-a-loeuvre/antoine-volodine-entretien-avec-anne-roche/





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Antoine VOLODINE, Vivre dans le feu
Seuil
(Janvier 2024)
176 pages - 19 €

Version numérique
13,99 €













Antoine Volodine
a publié une quarantaine
de livres sous divers pseudonymes et obtenu plusieurs prix littéraires
dont le Prix du Livre Inter
et le Médicis.


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