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Fidèles à leur habitude, le groupe d’auteurs à l’origine de ce roman collectif, explore la Première Guerre mondiale avec un point de vue rebelle, celui de la désobéissance pour résister, s’évader de l’horreur. Quatre vies sont racontées successivement. Adelmo Cantelli est fils de paysan mais déteste la terre, « trop sale » à son goût. Ce qu’il aime c’est aller à la chasse. Quand son frère est appelé pour rejoindre le front, il est seul pour aider son père au travail des champs. Ce travail monotone le rend taciturne, stupide, lent, douloureux. Malgré le récit que son frère alors en permission lui fait de la guerre, il préfère se faire soldat plutôt que paysan. Au moment où le médecin militaire le mesure, Adelmo se sachant trop petit pour être enrôlé, se met discrètement sur la pointe des pieds et parvient au 155 centimètres requis. L’absurdité des combats est révélée par les questions naïves que pose Anselmo et sa description des combats ; le baptême du feu consistait à « sortir plusieurs fois de la tranchée en expulsant tout l’air dans un cri et en essayant de courir à l’assaut de la pente tandis que les Autrichiens s’exerçaient au tir à la cible. » Quand les soldats ne sont pas sur le front, ils déchargent des camions ou des charrettes traînées par des chevaux tués par une bombe. Le portrait qui est fait de ces chevaux morts rappelle le tableau Guernica de Picasso. « La tête d’un des deux chevaux, les dents découvertes, ressemblait à un masque. Ses yeux morts le fixaient. Sa robe grise était tachetée de boue, les éclats avaient massacré son tronc et brisé ses côtes, la terre était imbibée de sang. Chaque fois qu’Adelmo remontait par ce côté de la route il tombait sur la carcasse. Ce corps violé, brutalisé, lui parlait. La mort était certaine, elle était présente, ce n’était qu’une question de temps. Elle avait le visage du cheval. » Plutôt que d’attendre la mort dans les tranchées au milieu des rats et des poux, Adelmo choisit de s’enrôler chez les Arditi, les troupes d’élite. « Pour apprendre quelque chose », « pour être avec ceux qui veulent vraiment faire la guerre. » Car il s’était rendu compte que la proximité de la mort le tranquillisait, l’exaltait. « Quand on combattait, la guerre était vraiment un moment intense, un présent dilaté, une liberté inattendue, loin des ordres insensés de son père, de ses supérieurs, d’une partie de sa tête qui les exécutait avec lassitude, par habitude, sans leur donner plus aucune vraie valeur ». Le deuxième portrait est celui de Giovanni, un soldat qui simule la folie pour échapper aux combats mais devient fou à son tour. Ce récit est entrelacé avec celui des ruses qu’Ulysse met en œuvre pour éviter la guerre de Troie. Il cherche également à se faire passer pour fou. Mais le récit est aussi entrelacé avec des dossiers médicaux issus de l’hôpital psychiatrique, des lettres de soldats internés, des études de psychiatrie militaire. L’épouse de Giovanni se demande si son mari « pourrait un jour redevenir celui qu’il était avant », si elle doit l’attendre, et pendant combien de temps ? « Le fou est comme un disparu, un soldat perdu sur le front le plus intérieur de tous. Présent et absent, un fantôme en chair et en os. » Le troisième portrait est celui de Jacques Vaché, précurseur du surréalisme tant admiré par André Breton. L’auteur de ce portrait emprunte astucieusement un style surréaliste pour décrire les pensées du jeune homme, intercalant des bribes de ses poèmes et quelques dessins. Puis, Marie-Louise, la petite sœur qui n’avait jamais entendu parler de ce grand frère de vingt ans son aîné, décide, après la mort de ses parents, de rencontrer André Breton en 1949, pour en savoir plus car toute la famille Vaché « a décidé d’oublier » Jacques, « une trop grande honte ». Cette rencontre avec « un des hommes les plus détestés de France » a réellement eu lieu. Son récit imaginaire est l’occasion d’évoquer ce poète qui appelait la guerre « la machine à décerveler » et qui fut pour Breton « l’antidote à l’empoisonnement ». Le quatrième portrait est celui de F. P. Bonamore, l’inventeur italien de la « guerre de camouflage ». Cet artiste « mimétique » a créé la Compagnie Caméléon pour protéger soldats et matériels. Mais ses supérieurs sont plus sensibles à la protection des canons qu’à celle des soldats. Tous ces portraits sont terriblement vivants car les auteurs ont endossé leur personnage avec empathie, sympathie même. Comment ne pas rester insensible à ce carnage que fut la première guerre mondiale, et surtout à « l’absurdité de la stratégie et de la tactique mises en œuvre par l’état-major qui était désormais connue de tous. Le sentiment qu’on mourait pour rien était en train de s’installer dans la troupe ». Et, encore plus révoltant, les sanctions disciplinaires : « les mesures contre les lâches. Non, seulement ceux qui battaient en retraite, devaient être abattus sur-le-champ, mais en plus leur unité serait soumise à la coutume de la décimation, reprise des légions romaines : un soldat sur dix, tiré au sort, serait exécuté. » Le désespoir est tel, qu’avant l’assaut, un soldat se suicide avec l’arme pointée sur lui par son lieutenant. Ces quatre portraits ont un lien que je laisse aux lecteurs le plaisir de découvrir. Une écriture soignée entrecoupée de poèmes, inspirée par des faits historiques, un encouragement à résister à la bêtise, voilà un beau cadeau que nous font nos amis italiens. Nadine Dutier |
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