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Usama AL SHAHMANI
Les arbres ici parlent aussi l’arabe
Dans ce roman, Usama Al Shahmani évoque la souffrance de l’exil et son impuissance à venir en aide à son frère Ali, disparu à Bagdad pendant les violences qui ont succédé à la chute de Saddam Hussein, pendant les années 2005-2007, quand Al-Qaïda massacrait les chiites en Irak. Il ne veut pas encombrer sa famille avec son trop-plein de tristesse, alors il se confie aux arbres des forêts suisses et il peut le faire en arabe, car les arbres comprennent toutes les langues. Quand l’auteur arrive en Suisse, il ne connaît pas la signification du mot « randonner ». En Irak, la forêt est vécue comme un lieu hostile qu’on ne fréquente pas pour le plaisir. Et d’ailleurs, personne ne parcourt de longues distances à pied. Les habitudes de vie et la mentalité sont bien différentes en Suisse et en Irak. Bien qu’il apprécie le confort et la liberté dont il jouit en Suisse, l’Irak lui manque : sa famille, ses odeurs, ses paysages. C’est cet écartèlement entre les deux pays, les deux cultures, les deux identités qui sont au cœur de ce roman. Mille exemples illustrent ce clivage, cette opposition inconciliable. Parfois avec humour, comme au sujet de la tante de son colocataire au foyer pour requérants d’asile : « – Je pense que sa volonté d’être suisse contredit sans arrêt son identité arabe. – Oui, elle ne met pas de sucre dans son thé et fait du ski… » Ou à propos du lieu où on reçoit les invités : en Irak au salon, en Suisse, « ils te laissent les accompagner à la cuisine ». Ou encore à propos de la manière dont les gens se font confiance en Suisse, alors qu’en Irak, « la sphère de confiance s’est amenuisée, la suspicion est devenue la règle. » Des figures du passé ressurgissent. Sa grand-mère qui était analphabète mais qui savait raconter des histoires merveilleuses « de déserts et de héros qu’elle avait le don de rendre vivantes ». Ce fut pour l’auteur, « sa première source de savoir ». Cette femme n’a jamais cédé au désespoir. Les dernières lettres que son frère Ali lui a envoyées, qu’il relit inlassablement. Ses remords de ne pas avoir pu le faire sortir de Bagdad en pleine guerre civile. Des souvenirs de la guerre entre l’Iran et l’Irak où son père s’est battu pendant deux ans. Usama Al Shahmani est un être d’une sensibilité extrême. Il laisse entrevoir sa fragilité à travers sa poésie, en particulier lors de l’évocation des longues promenades en forêt. « […] je regarde les troncs et j’essaye de découvrir lequel est le plus vieux. Je touche l’écorce pour faire plus ample connaissance. Je sens alors que ma peur d’être étranger me quitte. Plus j’avance dans la forêt, mieux j’entends mes pensées intimes. Pour moi, les arbres ne sont pas qu’une usine à oxygène, ils sont une source d’espoir. » « Pour moi, le chêne était un immense miroir dans lequel je pouvais me voir clairement. Les discussions, la proximité et la distance avec son tronc m’ont permis de comprendre ce que je devais faire de la place qu’Ali occupait dans mon cœur. Ces échanges m’ont apaisé et m’ont reconnecté à moi-même. J’ai même souhaité que mon âme se glisse dans cet arbre. » « Mon temps ne ressemble pas au tien, pourtant nous sommes semblables : chacun de nous a des côtés ensoleillés et ombragés et chacun de nous essaie de l’emporter sur l’ombre dans cette vie qui est notre première et notre dernière vie. Il n’y a qu’avec les arbres que j’ai l’impression que ma voix ne se perd pas, plus je leur parle, plus je me trouve du côté ensoleillé. »
Nadine Dutier
(02/10/25)
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Lectures

La veilleuse
(Septembre 2025)
224 pages - 18 €
Traduit de l’allemand
par
Lionel Felchlin

Usama Al Shahmani
est né en 1971 à Bagdad et a grandi à Qalat Sukar (Nassiriya), il a étudié la langue et la littérature arabes modernes. Il a publié trois livres sur la littérature arabe, avant de devoir quitter le pays pour la Suisse, en 2002, à cause d’une pièce de théâtre.
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