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Ivo ANDRIĆ


La Cour maudite


C’était, sous une forme inédite et grandiose, l’éternelle histoire des frères ennemis.

Rastislav, un jeune moine catholique de Bosnie, en faisant l’inventaire des objets personnels de Fra Petar qui vient de mourir, se souvient de ce que lui racontait ce dernier quand, dans sa jeunesse, il s’est retrouvé emprisonné à Constantinople, dans ce qu’on a appelé la Cour maudite.

La neige tombe en Bosnie et tout à coup on est transporté sous le soleil effroyable de la Turquie dans ce microcosme d’humanité que représente cette prison dont les cellules donnent sur une immense cour en haut d’une tour d’où l’on ne voit que le ciel.

La situation même de la Cour maudite était insolite, comme pour mieux tourmenter et faire souffrir les prisonniers. De la cour, on ne voyait rien de la ville, ni du port ou de l’arsenal à l’abandon situés sur la rive en contrebas. Rien d’autre que le ciel, immense et impitoyable dans sa beauté.

Le roman d’Ivo Andrić est intrigant à plus d’un titre. Pourquoi cette parabole ? Cette prison ressemble évidemment à une allégorie de l’humanité : le gardien sadique, les prisonniers délateurs ou solidaires, les solitaires, les grégaires, les courageux, les lâches, les généreux, les cupides, les bons, les salauds, mais surtout les raconteurs d’histoires qui finissent même, par leurs récits, à faire entrer les femmes dans cet enfer. Tous ces hommes jetés là n’ont plus d’histoire, ils en ont oublié pourquoi ils sont là mais courent sur eux des bruits, des histoires et eux ne cessent de rajouter des cancans aux cancans.  C’est l’histoire du bruit de l’humanité que nous raconte le narrateur, à la première personne, Fra Petar.

Ça pourrait être un roman dénonçant les réseaux sociaux, les rumeurs qu’ils engendrent, les histoires décousues de chacun, hors du cours de l’Histoire et qui se regardent le nombril, mais le livre paraît en Serbie en 1954 et l’écrivain est mort en 1975. Aussi résonne-t-il de manière encore plus formidable aujourd’hui.

Et puis, dans cette cacophonie, tout à coup, au milieu du roman, surgit un nouveau prisonnier, un riche Turc, historien, Kamil, qui raconte au moine le destin réel et malheureux de Djem, qui, à la mort de son père, Mehmet II, en 1481, voulant devenir sultan à son tour, entre en guerre contre son frère. Fra Petar, d’abord sous le charme du récit de ce jeune féru d’histoire, se rend compte, horrifié, que Kamil raconte à la première personne, qu’il se prend pour Djem au point de transformer le fait historique en histoire personnelle.

Mais le sultan actuel n’aime pas que l’on fouille dans le passé et encore moins dans cette histoire qui aurait pu changer le cours de l’Histoire de la Turquie et des Balkans si les puissants de l’Europe de ce temps-là s’étaient montrés moins méfiants et moins avides de richesses.

Lakis Proguidis a écrit une postface, une « extension » passionnante et éclairante à cette Cour maudite en nous donnant des clés pour mieux entrer dans cet étrange, cruel et magnifique lieu.

Sylvie Lansade 
(22/04/25)    



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Lectures



Ivo ANDRIĆ, La Cour maudite
Noir sur Blanc

(Mars 2025)
208 pages - 19,50 €



Libretto

(Mars 2026)
208 pages - 9,20 €


Traduit du serbo-croate
par Pascale Delpech





Ivo Andrić
(1892-1975)
poète, nouvelliste, romancier, essayiste, prix Nobel de littérature 1961.


Bio-bibliographie
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