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Clarence ANGLES SABIN
Malu à contre-vent
Au lieu-dit le Bosquet, « un îlot dans une mer de collines », chacune porte un nom. La pitchotte, la petite ; l’estela, l’étoile ; le tabanard, la brute. Le Bosquet avait échoué à leurs pieds et abritait dans ses murs trois âmes, le père de Malu, la fillette, et la grand-mère. « L’atelier, la maison et la grange formaient un demi-cercle, un croissant de lune sur un flanc de la pitchotte et du tabanard. Le potager profitait de la légère ouverture entre le tabanard et l’estela, exposée plein sud, à l’arrière de la maison. Enfin sur le flanc droit, au pied de l’estela, on trouvait une bergerie. » Après avoir réhabilité quelques ruines, le grand-père de Malu avait commencé à construire la maison parce que la grand-mère voulait quitter sa vallée et vivre avec lui à la condition d’être accueillie par un vrai toit. Malu n’avait pas de souvenirs concernant son grand-père, encore moins de sa mère qui avait déserté les lieux quand Malou était encore bébé. « La maternité était un vide que sa grand-mère avait comblé avec beaucoup de ferveur. » Du coup, « elle avait le monde tout à elle. »
Avec Malu à contre-vent, Clarence Angles Sabin conte à hauteur d’enfance l’apprentissage des premières années du métier de vivre d’une fillette, Malu, un peu à l’écart du monde. « Elle apprenait à faire le deuil d’une personne qui était toujours là, dans la même pièce qu’elle. » En même temps, elle comprenait que « cette terre ne voulait plus d’eux. Les humains s’étaient approprié tous ses dons, sans jamais rien lui offrir en retour. Elle rompait le pacte de confiance qu’elle avait signé avec eux. Elle n’offrait que résistance. Il n’y avait plus de retour en arrière. »
Tout commence par un jeu sans jouets. Creuser la terre aride, faire un trou sous le soleil, du gravillon plein la bouche. Solitaire, Malu n’a fait qu’ébrécher la terre. Alors pressée, elle griffe le sol avec les ongles de ses petites mains charnues pour creuser plus profondément. Le temps, pour elle, s’étale avec l’activité du présent, tout de même un peu trop répétitif. Là-haut sur la colline, faire un trou et le combler en y fichant dessus un épi de maïs. Un jeu que « Personne ne comprendrait. C’était son secret. » surtout de ses proches. « C’était le septième trou qu’elle creusait ce mois-ci. Elle avait, dès le début, pris l’habitude d’espacer les rituels de quelques jours afin de ne pas éveiller les soupçons. À son désarroi, elle devait laisser de côté les agneaux auxquels on s’était attaché. Ses partenaires de jeu. » Malu enterre les agneaux nouveaux-nés ou morts de maladie. Elle leur donne un nom, récite si possible un poème appris à l’école ou une homélie entendue à la messe quand elle accompagne sa grand-mère. « Malu avait eu très jeune conscience de l’écoulement du temps, parce qu’il peut se mesurer facilement. Et surtout, se concrétiser matériellement. Il suffisait de contempler cette colline. »
La grand-mère avait donné tout son éclat au Bosquet. « C’était le pilier intangible vers lequel se tourner en toute situation. Malu avait conscience du fonctionnement anormal de sa famille. […] Son père, lui, était souvent là sans être là, derrière ses yeux grands ouverts. Elle avait eu envie de le secouer de nombreuses fois, mais elle n’avait pas vraiment besoin de lui tant que sa grand-mère était là. Sa grand-mère était aussi sa seule véritable amie, la seule à laquelle elle n’avait jamais menti. » À six ans, Malu avait oublié de couper l’eau du tuyau d’arrosage qui avait noyé le potager. Elle avait éprouvé sa première angoisse. Dès lors, elle avait contracté un tic, celui de sa grand-mère, se ronger la lèvre inférieure. Par la suite, elle se scarifiera avec les ongles, se déchirera la peau des bras. Les cicatrices se creusaient parce qu’à peine refermées, Malou les ouvrait à nouveau. Les non-dits d’une famille taiseuse ne gravaient pas seulement les consciences, le corps subissait.
Le cimetière des agneaux dans la colline fait partie des angoisses. Une manière de lutter contre l’oubli, une croyance enfantine pour Malu afin de lutter contre le destin et d’affronter la mort avec régularité. Elle refuse la capitulation. « Mais finalement, elle cherchait aussi à faire taire ses propres peurs. La peur de la mort dans la solitude, avant l’heure. » Une approche juvénile dramatique dans un milieu taiseux, peut-être un brin trop prématurée sans garde-fou pour une solitaire comme elle, toutefois une manière de tenir debout. « C’était une solitude avec laquelle elle était née. Une solitude qui ne s’éteint jamais, mais soulage et apaise. » Elle croyait que le monde s’arrêtait quand elle fermait les yeux pour s’endormir. « La vie était comme une partie de jeu vidéo dont elle était l’héroïne et qui s’arrêtait à chaque fois qu’elle appuyait sur pause. »
Non, le temps ne s’arrête pas. Passage de l’enfance à l’adolescence, le sang coule le long des jambes après une baignade, puis le mois d’après, sans jamais l’évoquer auprès des siens. « Malu n’avait pas peur du sang. Il avait toujours fait partie de son quotidien. Elle savait qu’il pouvait annoncer la vie comme la mort. » Puis, le dérèglement climatique s’en mêle. « Depuis quelques années, les orages estivaux étaient la règle. Mais il y avait orage et orage. » Pas le temps de rentrer les bottes de pailles, la ruine des récoltes et du travail acharné, affolement du bétail qui s’éparpillait et risquait la foudre. Sournoise, la maladie des bêtes et la perte de revenus. « Depuis quelques semaines, il était impossible de fermer les yeux. Des mamelles violacées et enflammées, des pis boursouflés, des kystes, des abcès, un lait grumeux. » Le père garde la tête haute, gardien de la sérénité familiale avec le désir de préserver Malu. Il a ressenti l’angoisse de l’enfant et cherche à la rassurer. Une nuit, elle le surprend. « Assis à la table du salon, en train d’éplucher des factures, celui-ci paraissait étrangement détendu. […] Il avait toujours aimé calculer. » Le plus préoccupant, avec le temps, pour Malu, c’est sa grand-mère. « Ces derniers temps, elle lui échappait complétement. Tout ce qui la rendait prévisible et rassurante avait cessé d’exister. […] Pourquoi ce changement si soudain ? Comment une personne peut rester la même, tout en étant si différente ? Cela ne faisait aucun sens. On est ou on n’est plus. »
Le regard de Malu, fusionnel avec sa famille et la nature, enregistre, impuissant, l’érosion ravageuse, parallèle, du temps qui passe sur l’une et sur l’autre. Quel peut-être l’avenir de Malu prise au sein d’un huis-clos dans lequel elle intériorise une individualité très singulière ? « Elle ne se sentait à sa place nulle part ailleurs. Elle n’y était pas jugée pour ce qu’elle disait ou pour ses émotions. En dehors du Bosquet, elle était toujours en décalage. C’est cette solitude qu’elle retrouvait dans les yeux des agneaux mort-nés. » L’autrice nous entraîne dans une poétique sensible cernant une époque charnière qui chamboule la physiologie et la psychologie par des instants douloureux coûtant à Malu, irrémédiablement, son innocence déjà écornée. Elle nous décrit avec bienveillance mais sans idéalisation un monde et un mode vie en voie de disparition qui affecte profondément Malu incluse au milieu d’un nature âpre. Un roman d’apprentissage où la pratique s’inscrit dans le corps. La grand-mère avait prévenu. « Quand on perd la tête, nos mains prennent le relais. Elles sont les chroniques de nos vies. Si notre cerveau oublie, elles se souviennent. Elles portent les cicatrices du passé et les plaies du présent. Elles tâtonnent mais finissent toujours par retrouver le fil du savoir et de la connaissance, si élimé soit-il. »
Le style sensoriel précis tire ses racines d’une intimité, probablement en partie vécue, pleine d’énergie. Un roman à l’écriture sobre mais intense. On ne reste pas indifférent à la qualité épurée et rythmée donnant un récit chaleureux, sans complaisance, et restituant la vie. Nous attendons une suite.
Michel Martinelli
(29/09/25)
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Sommaire
Lectures

Le Nouvel Attila
(Août 2025)
192 pages - 19 €
Version numérique
13,99 €

Clarence Angles Sabin
travaille dans l’édition de revues scientifiques. Originaire de l’Aveyron, elle est fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’agriculteurs
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