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Hajar AZELL


Le sens de la fuite


Dans ce roman, plusieurs personnages ont choisi de fuir ou sont contraints à la fuite. Qu’est-ce qui pousse Alice à se fuir elle-même en couvrant les scènes de guerre les plus dangereuses ? Alice est devenue journaliste suite à sa découverte d’Isabelle Eberhardt, qui a sillonné l’Algérie seule à vingt ans. « Comme Isabelle, Alice sentait l’appel du départ. » Alice a perdu son père bien aimé à l’âge de quinze ans, cette figure paternelle lui manque. C’est peut-être ce deuil impossible qu’elle fuit. À défaut, elle lit les nombreux livres qu’il a laissés, son seul héritage.

Sa première destination est Beyrouth en 2010. Elle fait des reportages pour un journal local et travaille beaucoup. De parents algériens, elle connaît l’arabe mais perfectionne sa maîtrise du dialecte libanais et se documente autant qu’elle peut. Le soir, elle s’autorise à faire la fête et boit beaucoup. Elle réussit à obtenir une interview de Mohamed El Baradei, l’opposant le plus connu d’Egypte. Malgré la qualité de son travail, aucun journal ne fait appel à elle pour couvrir les événements du printemps arabe. Après la Tunisie c’est l’Egypte qui s’embrase et Alice n’y tenant plus, part sans soutien, sans rédaction pour la couvrir.

La voilà place Tahrir en février 2011. Elle participe aux manifestations, interroge, noue des contacts, crée un lexique des mots du dialecte local. Le peuple réclame le départ de Moubarak qui s’accroche au pouvoir. Alice parvient à envoyer des articles et les vend comme journaliste indépendante, elle commence à être appréciée. La situation évolue très vite, après le départ de Moubarak en février, un référendum se prépare puis des élections. Mais l’ambiance a changé. Elle rencontre un journaliste local, Bassem, qui peut l’aider à y voir plus clair et à entrer en contact avec des militants inquiétés par la répression. L’armée ne veut pas céder le pouvoir aux civils, les Frères musulmans savent qu’ils vont gagner les élections. Selon Bassem, « À quoi ça sert de voter si les options qu’on nous propose sont les mêmes qu’avant ? Il faut que les manifestations se poursuivent pour que la transition puisse s’organiser. »

En novembre, l’ancien chef du gouvernement sous Moubarak est nommé premier ministre, en somme, on prend les mêmes et on recommence, et le pouvoir muselle les protestations. En décembre, une manifestation contre l’armée et le maréchal fait une dizaine de morts et trois cents blessés.

Parmi les amis de Bassem, le doute s’installe, Yasmine avoue avoir envie de fuir ce pays. « On s’est révoltés ensemble, mais les clans se recréent. Vous ne voyez pas qu’ils sont en train de nous voler notre révolution ? Qui d’entre vous croit vraiment à une alternative ? ». En janvier le Parti de la Liberté et de la Justice remporte les élections législatives. Le peuple s’est battu pour la démocratie et ce parti islamiste est le gagnant. En avril, Morsi est élu président.

En juillet 2012 Alice se retrouve sous les bombardements d’Alep en Syrie.

À son retour, elle est ravagée. Elle se replie dans la solitude, ne répond pas au téléphone, comme sonnée par ce voyage. Une rencontre va lui sauver la vie, celle d’Ilyes, jeune Algérien qui vient de franchir la Méditerranée. On imagine facilement pourquoi il a fui l’Algérie. Mais les conditions de travail en France lui font traverser un enfer. D’abord dans un chantier de démolition, puis coursier chez Uber. À Oran, il était « ultra » (supporter de foot). En bavardant avec Ilyes, Alice prend la décision de partir en Algérie, un peu sur les traces de son père et pour enquêter sur les ultras. Elle est alors confrontée à la disparition de la mère d’Ilyes, Wassyla, qui a quitté Oran sans rien dire à personne. Elle promet à Ilyes et à sa sœur qu’elle enquêtera sur sa disparition.

Le style de ce roman, fiévreux, traduit le rythme effréné du travail des journalistes grands reporters. Des phrases courtes, qui martèlent des questions qui reviennent sans cesse. Ce style semble incarner le personnage d’Alice, ravagée, tendue comme une corde, secrète, refusant de montrer ses sentiments, ni son amour, ni sa peur, déchirée de l’intérieur. Va-t-elle trouver la paix quelque part ?

En cherchant des associations pour retrouver Wassyla, Alice tombe sur un groupe de mères d’exilés disparus en mer. « […] une quinzaine de femmes, s’époumonant devant l’ambassade d’Italie, à Tunis, des photos de leur fils entre les mains. "Où sont nos enfants ?" crient-elles, à tue-tête, de leur voix aiguës et déchirantes. Pas de corps. Le deuil est impossible. Alice saisit son carnet pour écrire, les larmes aux yeux. Ce sont toujours des femmes, qui s’accrochent à la possibilité que leurs enfants aient survécu. Des femmes, qui ont besoin des corps pour y croire, pour se rassembler. Voilà une idée de sujet. Pourquoi l’Antigone de Sophocle est-elle une femme ? Pourquoi s’est-elle sacrifiée pour enterrer son frère ? Pourquoi les abuelas  de la Plaza de Mayo étaient-elles des femmes ? Pourquoi sont-elles venues tous les jeudis après-midi, à la recherche des enfants disparus durant la dictature argentine ? »

Nadine Dutier 
(31/03/25)    



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Lectures







Hajar AZELL, Le sens de la fuite
Gallimard

(Février2025)
224 pages - 20 €

Version numérique
14,99 €
















Hajar Azell
est née en 1992 à Rabat. Après L’envers de l’été,
Le sens de la fuite est son deuxième roman. Elle vit entre Paris et Rabat.

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