Retour à l'accueil du site





Louise BENTKOWSKI

Constellucination


« Toutes les histoires que je vais écrire ne sont pas tout à fait les miennes et tout à fait les miennes à la fois. Car elles sont abritées par le même ciel, reliées à une autre histoire [...] ce qui fait que chacun de ces récits est relié à tous les autres par un certain chemin. Un chemin dont le tracé est marqué par des mots, des cailloux. Chaque mot est relié à un autre mot par l’intermédiaire d’un autre mot et d’un autre mot relié à un autre mot [...] Je vais avancer par analogies naïves. Bout’ficelle, selle de cheval, ch’val de course, course à pied, pied-à-terre, terre de feu, feu follet » explique l’autrice à la fin de ce « Premier chant » qui ouvre ce drôle de récit qui en comprend dix-huit. Au fil de ses pensées et de sa fantaisie, selon des codes qui lui sont éminemment personnels, on découvre une enquête sur sa propre généalogie traversée par des filiations inventées venues élargir sa parenté avec ses propres histoires en la reliant à des mondes éloignés dans l’espace et le temps. L’élargissement à la mythologie est pour elle une évidence.  « Fouiller le passé et l’histoire de cette fiction de famille à l’aune d’autres mythes, d’autres cultures et coudre c'est-à-dire assembler tout cela par des points faits avec un fil passé dans le chas d'une aiguille. J'appellerais ça une Constellucination et si on me le demandait, j'expliquerais que c'est un grand patchwork multicolore qui flotte, juste à la surface de l'eau » nous livre-t-elle.

Partant de son propre nom de famille issu d'une vallée polonaise, elle s'adresse à la part intime de chacun pour nous emmener vers le plus universel des liens, celui que les vivants entretiennent avec les morts à travers les traditions inuits ou nos pratiques occidentales avec un détour par la communauté polonaise dans les mines de charbon du bassin du Rhône. Et si la vie et la mort ne faisaient qu’un ? « Si nos ancêtres n’étaient pas différents de nos potentiels descendants ? ». « La lignée est un groupe de filiation symbolique unissant des vivants et des morts à travers la propriété collective de biens symboliques, parmi lesquels le patronyme. » Et pour sa grande odyssée poétique et transgénérationnelle Louise Bentkowski convoque des figures aussi variées que Nina Simone, grande jazzwoman noire américaine engagée dans la lutte de défense des droits civiques pour les Noirs et des femmes, Louise Michel, institutrice, écrivaine et figure majeure de la Commune de Paris ou Tadeusz Kantor, célèbre peintre, scénographe et metteur en scène polonais de la deuxième partie du vingtième siècle, pour lui faire écho. Celle pour qui un simple bol de poterie peut devenir un territoire de mémoire s’appuie également dans sa réflexion sur le sociologue Pierre Bourdieu, l’écrivain Jean Genet, l’économiste Thomas Piketty, la cinéaste Agnès Varda et plusieurs fois la performeuse Angélica Liddell, nous invitant avec eux, non sans taquinerie parfois, à reconsidérer notre vision du monde, les liens qui nous unissent et à interroger notre place. « Si on meurt sans avoir terminé sa phrase, est-ce qu'elle reste en suspens dans l'air jusqu'à ce que quelqu'un l'avale ? » « Je me demande encore si un texte peut venir remplacer un enterrement, une cérémonie funéraire. Est-ce qu'on peut ensevelir et rendre hommage avec des mots, rien que des mots ? »

Le choix fait par l’autrice de découper cet atypique roman qui procède d’un montage subtil de fragments et de points de vue en « chants » au lieu de « chapitres », chacun se trouvant ensuite émaillé d’une suite de paragraphes d’une phrase ou d’une page, donne un rythme, fait de chaque élément un acteur à part entière du récit et tisse par associations libres et glissements progressifs des liens entre les différents éléments de ce patchwork hétéroclite. « Quand on y pense écriture et couture ne sont pas des mots très différents […] On m’a dit : quand on coupe, on coupe, plus rien à faire. Mais avec l’écriture j’ai découvert que tout peut toujours être décousu, recousu ailleurs ou autrement. » « Avez-vous déjà vu un arbre qui a mangé un panneau ? Les arbres dans la forêt ils mangent les panneaux, surtout les panneaux ‘propriété privée’ et les panneaux rouges ‘chasse gardée’. Vous n’êtes pas obligé de me croire, souvent j’invente. » Avec un esprit subversif qui rejette les codes littéraires établis comme le genre, la cohérence ou la linéarité, Louise Bentkowski saisit au vol ce qui la traverse (le réel, le renvoi aux mythes, les insertions lexicales ou encyclopédiques, les fulgurances poétiques ou la fable climatique, les éléments autobiographiques comme l’épopée intérieure) pour élargir son champ d’investigation et écrire en toute liberté sa propre partition. Et ce n’est pas par posture artistique, par volonté ludique ou par maniérisme mais pour nous immerger totalement et sans concession dans ses divagations mentales et par volonté de traduire au plus près, dans sa singularité, le cheminement de pensée qui est le sien. « Le chant est un poème, le poème est une voix, la voix est un sort, le sort est une phrase, la phrase est une prière, la prière est un soin. »

Ce ‘roman’ écrit par Louise Bentkowski autour de la complexité et la diversité de ce qui fait héritage et transmission s’avère d’une vertigineuse inventivité. Ni tout à fait récit, ni tout à fait essai, ni tout à fait autobiographie, ni tout à fait poème en prose, ce texte beau, poétique et méditatif, comme l’alliance dans son titre liant hallucination et constellation, porté par une écriture sensuelle où les images, la musique des mots et les silences se conjuguent, nous ouvre la porte d’un univers sensible, fantaisiste et onirique assez stupéfiant qui, si on lâche prise pour se laisser guider à sa suite et marcher sur le fil tendu entre le monde du réel et celui de l’imaginaire, nous propose un voyage et une expérience littéraire hors du commun. Un premier roman inclassable et prometteur.

Dominique Baillon-Lalande 
(08/09/25)    



Retour
Sommaire
Lectures








Verdier

(Août 24)
128 pages - 17 €

Version numérique
13,99 €









Louise Bentkowski,

née en 1988, est metteuse en scène, scénographe
et performeuse.
Constellucination est
son premier roman.