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Gianni BIONDILLO


Le goût du sang


Salvatore Procopio déteste se faire appeler par son nom ou prénom et préfère le surnom de Sasà. Réfractaire à toute scolarité, il y pratique pourtant son activité favorite, dormir en classe. Étonnamment, pour avoir brisé le nez d’un professeur, le renvoi pendant trois mois a été d’un ennui mortel, une expérience amère, passée chez ses parents, des calabrais émigrés à Milan, dans le Quarto Oggiriaro. Le dealer du quartier, Tonino, l’autorise à écouler un peu de came auprès de ses copains d’école. Il gagne en popularité. Sasà possède un atout, il est beau. Son visage d’ange inspire confiance, paradoxalement celui d’un étudiant studieux d’après Tonino qui l’encourage à devenir une mule pour le ravitaillement d’héroïne entre Milan et Naples. Sasà, passe à nouveau un cap, oubliant ses origines calabraises, il besogne pour la Camorra entre Naples et Munich. Autrefois, le père de Sasà avait sauvé le jeune Don Pietro, un futur chef de la ‘Ndrina venue dans le Nord, une branche mafieuse de la ‘Ndrangheta opérant en Calabre. Don Pietro reconnaissant évite à Sasà de se faire piéger à Munich où la police l’attend. Malgré le tort qu’il cause en appartenant à l’organisation de la Camorra, Don Pietro le recrute. « Le chef, en homme sage, avait pris une décision réfléchie. Sasà se révéla une excellente recrue. Une vraie tête brûlée ; un vrai violent ; mais concret et fidèle, il embrassa la main de celui qui l’avait gracié et devint le plus cruel de ses hommes. » Il aurait pu progresser dans la hiérarchie de l’organisation, mais nullement intéressé, il préfère rester un sans-grade, un picciotto et se définit comme un chien fou, se contente de faire le sale boulot du clan. « Il faisait cavalier seul, jouait au poste de libero. Il voulait s’en mettre plein les poches, en profiter à fond, et peut-être mettre un peu de fric de côté, juste pour le moment où la tempête viendrait tout ravager. »

 Sasà approche de la cinquantaine sous un ciel assombri. « Ce fut la première sensation de Sasà dès qu’il eut franchi la porte du bâtiment. Le ciel comme une couverture, un plafond, au-dessus de la place Filangieri. […] Quand il arriva place Cardona, il était déjà fatigué. Ces quatre ans de prison l’avaient brisé. […] Sa vie déréglée avait évidemment fait son œuvre, mais la prison avait porté l’estocade. Son visage était devenu un florilège de rides et de taches, et cette oreille gauche coupée n’arrangeait certainement pas les choses. » Il a été condamné à quarante ans de prison. Le séjour derrière les barreaux marquait une étape prévisible pour qui possède un tel curriculum vitae. En revanche, sa sortie imprévue en toute légalité au bout de quatre ans, sans l’étonner, l’incite à passer incognito. Ce n’est plus un ange mais l’ombre d’un fantôme presque invisible. Il se faufile, courbe l’échine, rase les murs, se fait plus petit qu’il n’est déjà. C’est peine perdu. Une bande de jeunots fait la loi dans le quartier et s’en prend à lui dans le bus. Pour descendre, il en bouscule un. Ils le rattrapent, Sasà fait amende honorable, il ne veut pas d’histoire. Fougueux, l’un d’eux plus âgé pousse un peu loin la provocation en le menaçant avec un revolver et il lui en cuit. Ce qui a l’air d’une regrettable anicroche devient l’effet papillon enrayant son invisibilité.

Dans le commissariat du Quarto Oggiriaro, l’inspecteur Ferraro baille d’ennui derrière son ordinateur. Il finit bientôt sa nuit au cours de laquelle il a enregistré les plaintes et récriminations, préférant laisser les bleus faire des planques et claquer des dents dans la nuit froide. Privilège de l’âge pense-t-il. L’homme est las. « Avec les années, Ferraro avait fermé tous les comptes à son nom sur Internet. Pas de page sur les réseaux sociaux, pas de blog, rien de rien. Il ne regardait même pas les commentaires aux articles sur les journaux en ligne. C’était une sorte d’hygiène mentale. Il n’en pouvait plus de lire sur son canapé tout ce grand n’importe quoi écrit par des enragés du clavier et de l’entendre de nouveau en vrai et avec la même hargne lors de chaque plainte déposée au commissariat. » Pressé de rentrer chez lui, son supérieur, De Matteis, l’alpague pour une histoire d’agression qui vient de se produire. Depuis quelques jours une série de plaintes remontent au sujet d’une bande de mineurs, sauf un plus âgé, qui terrorise le quartier en jouant aux caïds. « On a envoyé une voiture, mais il n’y avait plus personne. Mais, cette fois, quelqu’un a même vu un revolver de sa fenêtre. » Le majeur en cause, Marco, possède des liens familiaux avec un membre de la ‘Ndrangheta. De Matteis pense à un clan mafieux désireux de s’imposer, et sa théorie consiste à « étouffer dans l’œuf d’éventuelles distorsions sociales. » Il charge Ferraro puisqu’il réside dans ce quartier d’aller sonder le terrain. Arrivé sur les lieux, il repère une salle de boxe qu’il n’avait jamais remarquée. Le propriétaire, Alessandro, le fait patienter et s’excuse pour l’attente. Il essaie d’assimiler les monades de Leibniz sans parler du monisme chez Spinoza. « Un boxeur qui étudie la philosophie ? Le monde est devenu fou. Pourquoi vous faîte ça, vous voulez étendre vos adversaires à coup de paradoxes logiques ? » Décidément, selon Ferraro le monde ne tourne pas rond. Une bonne guerre, voilà la solution et tout redeviendra normal même si « le rapport avec la guerre n’était pas très clair pour le policier », toujours un peu dépité d’une pareille pensée et son efficacité. Plus pragmatique, un de ses collègues reportait tous ses espoirs sur la saveur d’un expresso. « L’expresso était désormais le dernier rempart de l’Italie contre l’invasion des Tartares, des Mongols, des Mandarins. »

« Petit con ! L’homme s’occupait de la tête de Marco avec du coton et du désinfectant. » Le petit con s’imagine devenir un futur parrain à la Marlon Brando en conduisant une bande d’ados. L’homme insiste pour connaître le fin mot de l’histoire. Marco, après bien des versions, la première commençait par l’attaque d’une bande inconnue, avoue s’être comporté en mariole sur la ligne 57 et un vieux l’a tabassé. « Respect le vieux ! pensa l’homme. » Un petit vieux ? interroge encore Francesco Greco, l’homme, le soignant, oncle de Marco, membre de la ‘Ndrangheta et aussi parent de Don Pietro. « Il avait une moitié d’oreille. Greco écarquilla les yeux. » Greco avait fait équipe avec Sasà jusqu’à ce que celui-ci purge une peine de quarante ans. Ce fut la panique. Sasà ? Sorti ? Mais comment ?

Gianni Biondillo nous gratifie d’un roman qui se déplie en plusieurs tableaux successifs dans lesquels s’emboitent les différents protagonistes. L’histoire, comme un jeu de construction, prend corps tout en ouvrant au fur et à mesure des pistes. La notice reste entre les mains de l’auteur. Milan et ses environs grelottent sous les intempéries et une neige de plus en plus persistante perturbe bien des projets. Des situations cocasses et un humour grinçant ponctuent la narration. Le commissaire Lanza joue avec les expressions idiomatiques prises au pied de la lettre et exaspère jusqu’à l’écœurement l’inspecteur Ferraro. Des digressions assumées et articulées dans la trame du récit, permettent à l’auteur, par ce biais, d’ausculter partiellement la société sur le vif et rapportent les lieux communs qui la traversent. Des thèmes aux aspects chaleureux et d’autres aux relents de souffre, un tout-venant de préjugés à la vie dure dont tout un chacun peut entendre l’évocation selon le champ sociétal et la compagnie qu’il rencontre. De quoi en effet blaser l’inspecteur Ferraro qui cherche un second souffle.

Parmi la galerie de personnages, Gianni Biondillo n’oublie pas les femmes. Malheureusement elles subissent, endurent moult mauvais traitements mais n’abdiquent pas devant les démonstrations de force. Aveuglés par leur machisme, les hommes piétinent un domaine qui se révèlent être un empire, certes fragile, mais peuplé de reines d’une sagacité redoutable dont l’auteur tire parti pour mailler patiemment son intrigue.

Michel Martinelli 
(30/06/25)    



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Noir & polar







Gianni BIONDILLO, Le goût du sang
Métailié Noir

(Mai 2025)
360 pages - 22,50 €

Version numérique
9,99 €

Traduit de l’italien par
Anne Echenoz







Gianni Biondillo,
auteur et architecte, né en 1966 à Milan, a publié une quinzaine de livres dont neuf volumes de la série
de l’inspecteur Ferraro.
Le goût du sang est le cinquième traduit
en français.


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