Retour à l'accueil du site






In Koli Jean BOFANE


Nation cannibale



Voilà un roman riche et foisonnant qui se déroule pour l’essentiel en Haïti mais aussi en République Démocratique du Congo d’où est originaire le personnage principal (plus anti-héros que héros). Des histoires très liées les unes aux autres se déploient en alternance nous plongeant dans des univers variés, présents et passés, drôles ou dramatiques, flirtant allègrement avec le réalisme magique, la guerre et la littérature, la violence et l’amour, la politique et la mort. On ne s’ennuie pas une seconde en suivant le rythme effréné de cette fresque fascinante.

Le premier qu’on rencontre, c’est Faust Losikya, écrivain originaire de la République Démocratique du Congo, qui arrive à Port-au-Prince pour effectuer des recherches susceptibles de nourrir son prochain roman qu’il situe au moment de la libération d’Haïti en 1804. « Il avait bien quelques bribes d’idées, des esquisses de scènes situées pendant la guerre d’Indépendance : il s’agissait d’un captif venu du royaume Kongo qui, subjuguant la maîtresse blanche, doit fuir les représailles du mari et rejoint dans la forêt Toussaint Louverture à l’aube de la révolution. Mais Faust ne trouvait pas de ressorts psychologiques assez forts à tendre entre ses personnages ni de lien narratif avec les principes majeurs d’Esclavage et de Libération ; tout ce qu’il avait, c’était un récit au premier degré. C’était vraiment n’importe quoi ! »
Il est donc là pour travailler et il va passer du temps en bibliothèque mais pas seulement…

En réalité, son départ de Paris est plus une fuite qu’un choix. Il se laisse trop facilement entraîner par sa libido et une campagne médiatique a commencé contre lui. Outre une procédure judiciaire à propos d’un « événement regrettable » au Sofitel de Strasbourg, de nombreux témoignages circulent sur les réseaux sociaux. Il ne comprend pas ce harcèlement dont il est victime, persuadé de toujours donner aux femmes ce qu’elles attendent de lui.

À Port-au-Prince se déroule une Biennale d’art et de littérature à laquelle Faust n’a pas été invité. Il s’y rend néanmoins et rencontre de nombreux artistes dont des écrivains africains ou haïtiens, comme Alain Mabanckou ou Dany Laferrière. Il se rend vite compte qu’il n’est pas le bienvenu parmi eux et Fiston Mwanza Mujila le lui dit clairement : « Tu as foutu notre réputation en l’air, Vié. Déjà que le Congolais est mal vu, mais là, tout le monde nous montre du doigt en pensant qu'on est comme toi, qu’on est tous les mêmes, rien que des obsédés sexuels. » Le séjour de Faust en Haïti ne sera pas de tout repos…

Mais d’autres histoires vont mobiliser notre attention.
Freddy Tsimba, un sculpteur congolais présent à la Biennale, réalise des œuvres avec des douilles de fusils et autres débris de la guerre. On découvre comment vingt ans plus tôt il a pu s’en procurer de grandes quantités en allant au péril de sa vie dans les zones de combat du Kivu à l’est du Congo.
Le grand-oncle de Freddy, papa Molili, ancien adjudant, âgé maintenant de cent quarante ans, est sollicité par le président de la République pour protéger une garden-party grâce à son pouvoir de coupeur de pluie. Molili mène sa mission à la perfection mais il se trouve embringué dans une histoire rocambolesque, le Président étant obligé de quitter son palais sous la pression populaire. Heureusement les petites-filles de Molili, très branchées réseaux sociaux, vont venir à son secours.
Jean-Euphèle Milcé, écrivain et journaliste haïtien, enquête à ses risques et périls sur les problèmes d’approvisionnement en eau et sur les kidnappings de riches pour les rançons et de pauvres pour alimenter les trafics d’organes, nous permettant ainsi de mieux comprendre la situation dramatique du pays. 
Nous allons aussi accompagner d’autres personnages impliqués dans un commerce de données météorologiques utilisées par des IA pour modifier le climat.
Nous assistons même à un combat, bâton contre machette, entre Lyonel Trouillot et le jeune Inéma Jeudi, joute à la fois physique et verbale, rythmée pas des déclamations de poèmes.
La Mort sous diverses formes (y compris très sexy) va intervenir dans ces histoires et le vaudou sera sollicité pour régler radicalement certains excès.

In Koli Jean Bofane n’hésite pas à mêler, pour notre plus grand plaisir, le réel et l’imaginaire, ses personnages fictifs rencontrant de véritables écrivains, pour évoquer des situations et des problématiques très contemporaines même si leurs origines sont souvent anciennes, comme l’esclavage ou le colonialisme. Le résultat est un roman passionnant, instillant beaucoup d’humour dans des situations très sérieuses.

Serge Cabrol 
(30/01/25)    



Retour
Sommaire
Lectures








Denoël

(Janvier 2025)
352 pages - 22 €



Babel

(Juin 2026)
352 pages - 9,70 €






In Koli Jean Bofane,
né en 1954 en République démocratique du Congo a déjà publié plusieurs livres pour la jeunesse ou les adultes et obtenu une dizaine de prix littéraires.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia




Retrouver sur notre site
un autre roman
du même auteur :


La Belle de Casa