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Vera BOGDANOVA


Saison toxique pour les fœtus


Tout commence en 1995 aux onze ans de Jénia, quelques années après la dislocation de l’Union soviétique dans la grande banlieue de Moscou. La fillette est venue avec ses parents passer les vacances d’été dans la datcha de sa grand-mère avec son terrain en friche, un grand chêne, des pommiers aux petits fruits acides et des coins où se cacher des adultes. Cette année-là, la tante Mila, fâchée pour une raison inconnue avec sa sœur Sveta (mère de Jénia) débarque avec ses deux enfants, Ilia, treize ans, et Daria (Dacha), huit ans. Ce que Jénia a entendu c’est que Mila n’était pas douée pour choisir les hommes et à travers ce propos Jénia comprendque la famille n’a jamais validé les choix de vie de cette femme à la beauté froide et sauvage qui après avoir été délivrée de son premier époux (le père d’Ilia) s’est remis en ménage avec un autre (le père de Daria) qui ne valait pas mieux. Entre l’aîné des cousins et Jénia qui ne se connaissaient pas mais aiment pareillement s’isoler dans les branches du grand chêne avec le baladeur à cassettes d’Ilia la complicité fut immédiate. Se sentant exclue, Daria, la petite princesse de son père et la planche sans charme et sans intérêt pour sa mère, en concevra une jalousie profonde. C‘est alors qu’Alik, le mari de Mila, complètement soûl, vociférant, prêt à tout casser et à frapper, débarque sans prévenir. Jénia comprit alors que la notion de sécurité n’existait pas (…) N’importe qui pouvait débarquer à tout moment, casser des meubles, proférer des menaces. La seul issue, c’était la fuite.   
Quand cinq ans plus tard tante Mila revient pour les vacances à la Datcha, Ilia, 18 ans, est un étudiant beau et brillant qui rêve d’un avenir radieux et Jénia qui en a seize se destine à devenir traductrice comme son père, ancien militaire, l’a décidé pour celle qu’il élève à la dure et n’arrête pas de rabaisser. L'intelligence, c'est pas son fort, aime-t-il à répéter à ceux qui l’écoutent. Cette fille un peu spéciale qui aurait préféré transformer sa passion pour la danse en carrière mais montre effectivement un certain talent pour l’anglais fait donc pour lui plaire contre mauvaise fortune bon cœur. L’adolescente qui s’est transformée d’un coup en belle jeune fille aux formes arrondies a du mal à s’habituer à ce nouveau corps qui lui vaut les regards salaces, les moqueries et les gestes déplacés des garçons du quartier. Le fait qu’Ilia aime et s’y connaisse en voitures et motos et que le père du chef de ces petits voyous est un garagiste passionné qui lui prête une vieille moto le temps de son séjour pour sillonner les environs sur son engin avec Jénia chaque après-midi avant de rejoindre la bande le soir pour boire et parfois aller danser en boîte de nuit, a pour effet immédiat d’améliorer les relations entre Jénia et eux et de faire cesser le harcèlement dont elle était l’objet. Si Ilia l’intellectuel délicat venu d’un autre monde s’est fait si facilement accepter des jeunes voyous c’est grâce à ses connaissances en mécanique, à sa simplicité, à sa tolérance et à leur passion commune pour la moto. Ce sera une bagarre et un baiser surpris par Daria qui feront brutalement tout basculer. La famille crie au scandale et Mila bien décidée à sortir son petit génie des griffes de sa cousine perverse rapatrie sur le champ fils et fille pour un nouveau retour précipité. Se revoir leur a été interdit et il ne sera bien évidemment plus question de vacances communes à la Datcha.
Il faudra attendre 2005 pour que malgré le veto de la famille et la mentalité archaïque locale, face à la certitude acquise d’être faits l’un pour l’autre, Jénia et Ilia pour le meilleur et pour le pire s’abandonnent à leur amour. Nous les suivrons ensuite dans leurs émois et leurs luttes jusqu’en 2013.

                               Au fil du récit nous faisons connaissance avec la famille Smirnov et ses membres que l’écrivaine nous fait découvrir l’un après l’autre sur fond de l’effondrement de l’URSS dans la vie quotidienne d’une famille moscovite dans la Russie post-soviétique de Boris Eltsine puis de Vladimir Poutine des années 90. Les parents qui ont vu disparaître l’Union soviétique et ses promesses de lendemains qui chantent au profit d’un capitalisme sauvage leur apportant le rock, le Coca-cola et un certain confort n’attendent plus rien pour eux et misent tout sur l’avenir de leurs enfants. Ceux de Jénia déclassés et réduits à vendre des collants sur un stand loué du marché local aux côtés d’immigrés du Caucase ou d’Asie centrale poussent leur fille à maîtriser parfaitement l’anglais, cette langue du marché international qui devrait lui ouvrir toutes les portes, quand la tante Mila parie pour son fils plein de promesses sur le secteur de la finance et un stage à l’étranger pour lui donner accès à une brillante carrière. Ce sont les traumatismes d’une Russie confrontée à des difficultés économiques et fragilisée par les guerres de Tchétchénie et Géorgie tandis que les attentats terroristes dans le pays se multiplient que Vera Bogdanova sans concession met à nu. Comment se construire dans les ruines idéologiques, la crise économique, et la peur des attentats ? Ni nous ni nos parents ne savions ce qui allait arriver. À la fois tout était possible et tout pouvait disparaître. C’était comme une sorte de roulette russe. Des années 1993 à 2013, c’est à une Russie désabusée et malade en proie au terrorisme, au racisme, à la pauvreté et à la souffrance que l’écrivaine nous renvoie.    

Mais face à ces perspectives d'avenir en berne Saison toxique pour les fœtus nous raconte aussi l’enracinement profond dans la société russe de la masculinité toxique, de l’alcoolisme, des violences conjugales systémiques, d’un racisme brutal et assumé envers les immigrés et de la peur et l’atmosphère de violence généralisée que cette combinaison génère n’épargne pas la sphère intime, les couples et les familles. La relation de Mila et Alik ou de Daria avec Sania en sont de parfaites illustrations. Les hommes (à l’exception d’Ilia qui s’interroge d’ailleurs souvent sur sa masculinité et sa lâcheté) sont ordinairement autoritaires et violents et les femmes, quand elles ne culpabilisent pas, fatalistes, dépendantes et soumises. Lors d’un mariage, une parente éloignée explique ainsi à Jénia : Il faut avoir un mec, mais il faut aussi penser à sa carrière, parce que si le type est un salaud et qu’il te laisse seule avec le petit, il faut pouvoir assumer. Le mari, il faut le garder, ça c’est pas difficile : du sexe, de la bouffe, que la maison soit propre, être souriante, de bonne humeur, parce que ta mauvaise humeur, Jénia, personne en a besoin, tu comprends ?  Dans un contexte historique marqué par les crises économiques, idéologiques et politiques, la violence rejaillit partout et sous toutes ses formes : Je ne voulais pas seulement parler des violences physiques, mais aussi de tous les autres types de violences et interroger leurs origines. Les violences ne sont pas uniquement le fait de la société, elles existent aussi au sein des familles. Dès le plus jeune âge, on nous apprend à trouver normal que l’on viole nos limites émotionnelles explique l’écrivaine dans une interview sur RFI. Jénia, Ilia et Daria, attirée par les femmes, sont autant victimes des stéréotypes sociaux et du patriarcat que de la soumission, des préjugés, du silence ou des condamnations morales des tantes et des mères et de la violence et l'alcoolisme des maris et des pères. En Russie, depuis le plus jeune âge, on dit aux filles qu’il faut être gentilles, obéissantes, l’image de tout ce qui est parfait. Alors chaque échec est perçu comme une faute. La banalisation des violences faites aux femmes, très centrales dans ce récit, est un thème essentiel pour Vera Bogdanova qui s’inquiète de l’augmentation des femmes battues et des féminicides dans son pays. Comment s’en étonner, quand les violences domestiques ont été décriminalisées en 2017 par les députés de la Douma, le Parlement russe ? demande-t-elle. Heureusement parfois le sort libère les épouses de leur bourreau (Mila) quand elles ne le font pas elles-mêmes (Daria).
Jénia et Ilia par leur personnalité non conventionnelle, le couple qu’ils forment tous deux et les obstacles que la famille et les préjugés dressent sur leur chemin, incarnent ici la jeunesse, la liberté, la lutte et l’amour dans ce qu’il a de plus profond et d’indestructible. Ce faisant ils nous font vibrer à l’unisson et ouvrent dans toute cette noirceur une fenêtre bienvenue sur la lumière et l’espoir.

Ce roman, bien évidemment centré sur Jénia, Daria et Ilia qui en sont les trois personnages principaux est construit en trois parties. La première, nous dressant le contexte politique, sociétal et familial couvre la période de 1995 à 2005, la deuxième s’arrête plus en détail sur l’année 2013 et la troisième se focalise sur deux moments clés que sont l’avortement de Jénia en 2005 et la fin du couple Daria-Sania en 2013. Si cette construction non chronologique (et la multitude des surnoms donnés à chaque personnage) ne facilite pas l’entrée dans ce récit foisonnant, elle restitue fort bien le chaos géopolitique, sociétal et familial ambiant et fait parfaitement écho au désordre intérieur de Jénia, l’héroïne qui domine l’ensemble du roman puisque seule ou en compagnie d’Ilia le lecteur la retrouve au centre de vingt-et-un chapitres sur trente-trois quand Daria fait sujet dans dix chapitres  et  Ilia neuf. Une confirmation ici de la prédominance des femmes dans ce récit.               

Saison toxique pour les fœtus porté par un style direct,de nombreux dialogues, un ton juste, une belle énergie et un réalisme noir qui n’a pas peur des mots mais se garde de tout effet mélodramatique, sent l’authenticité et touche sa cible. Quand Vera Bogdanova qui parvient ici à un étonnant équilibre entre un état des lieux désespéré de son pays et une histoire d’amour rendue lumineuse par ce couple qui la vit, ajoute à l’ensemble quelques rebondissements, du féminisme, de la sensualité, une dose d’espoir et une fin optimiste, on ne s’étonne pas que ce roman soit devenu la voix des femmes et une référence pour la génération Y de Russie. Pour de nombreux lecteurs, c’était une révélation de comprendre que la violence n’était pas seulement physique, mais aussi morale, émotionnelle, économique. Un succès mérité !

Dominique Baillon-Lalande 
(27/02/25)    



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Lectures







Vera BOGDANOVA, Saison toxique pour les fœtus
Actes Sud

352 pages - 23 €


Babel

(Avril 2026)
352 pages - 9,70 €


Traduit du russe par
Laurence Foulon











Vera Bogdanova,
née en 1986 à Moscou, a suivi des études d’anglais et séjourné à New York avant de se lancer dans l’écriture. Saison toxique pour les fœtus est son premier roman traduit
en français.