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Alessandra CARATI
Mirko ne viendra plus
Le roman débute en 1992 alors que la guerre de Bosnie-Herzégovine dite Guerre des Balkans met la Yougoslavie à feu et à sang poussant une part importante de la population bosniaque à abandonner sa terre face à l'arrivée des troupes serbes de sinistre réputation. Soucieux du sort des siens, Babo qui travaille déjà à Milan décide de faire venir auprès de lui sa femme Fatima, alors enceinte de son deuxième enfant, et leur fille Aïda alors âgée de six ans. C’est de nuit qu’elles quitteront clandestinement la maison guidées à travers bois par le grand-père jusqu’au bus qui devrait les amener à la frontière. Là, le vieux qui a décidé avec son épouse de rester au village les laissera continuer seules leur périple pour revenir sur ses pas. Le voyage s’éternise, le bus est bondé et la présence serbe qui se resserre autour d’eux comme un étau rend l’atmosphère tendue et angoissante. Quelques jours plus tard la mère et la fille atteindront après quelques péripéties, épuisées mais indemnes, la frontière. Et puis nous serons sauvés (formule optimiste reprise en titre dans la version originale en italien) comme le répète inlassablement Fatima à sa fille durant ce voyage éprouvant.
Quand Fatima et Aïda avec soulagement et joie retrouvent Babo, leur pays d’accueil leur procure un hébergement familial dans une très grande maison située en périphérie de Milan où logent déjà cinq autres familles de réfugiés. Sur place une équipe de bénévoles se relaye pour les aider dans leur installation et les guider dans les démarches administratives qu’il leur reste à faire auprès de l’État italien. Parmi eux se trouvent Emilia et Franco, un jeune couple sans enfant dévoué, efficace et bienveillant qui semble vite s’attacher tout particulièrement à Aïda et Fatima. Le fait que Babo prenne de son côté plaisir à échanger avec Franco, dit le communiste, fort admiratif comme lui de Tito leur permettra lentement de se faire accepter par cette famille qui semble peiner à s’intégrer dans le collectif. Tarik, le frère de Babo, suivi peu de temps après par sa femme Mejra et son fils Samir, les ont rejoints. Ne restent plus en Bosnie que les parents des deux frères et leur jeune sœur qui, faute de visa, n’a pas pu se joindre à eux. Les nouvelles qui leur parviennent de là-bas sont inquiétantes : Il ne leur sera plus possible de revenir en arrière, les chars serbes sont entrés dans le village écrasant tout sur leur passage, des proches ont été tués et la plupart de ceux qui étaient restés au pays ont disparu. Un peu plus tard, Fatima apprendra que son village natal a été rasé et qu’aucun membre de sa famille ne serait parvenu à échapper au massacre. La future maman, qui jusque-là s’était distinguée par sa détermination et son énergie, s’effondre. Elle ne s’en remettra jamais complètement. Aïda, après avoir tout fait, en vain, pour capter le regard de sa mère, cette femme engloutie par la douleur et emmurée dans sa dépression qui n’arrive même pas à nourrir et à prendre soin d’Ibro, ce fils qu’elle vient de mettre au monde, et qui semble avoir oublié jusqu’à l’existence de sa fille, va chercher du réconfort auprès de sa tante Mejra qui vivant à demeure supplée aux faiblesses de sa belle-sœur dans la gestion pratique du foyer avec légèreté et gentillesse. C’est aussi et surtout vers Emilia qui ne demande qu’à la prendre sous son aile et à lui offrir ce substitut d’affection maternelle et cet équilibre affectif qui lui sont nécessaires pour grandir, que peu à peu elle se tournera. C’est ainsi le jeune couple italien qui obtiendra non sans difficulté gain de cause auprès d’un Babo qui obsédé par le fol espoir d’un retour en Bosnie refuse de tourner la page et rejette tout acte d’intégration dans ce pays qui les accueille mais qui ne sera jamais vraiment le leur, lorsqu’il s’agira d’inscrire la petite à l’école locale où un cours d’apprentissage renforcé d’italien est dispensé aux jeunes exilés afin d’accélérer leur mise à niveau et accroître ainsi leurs chances de réussite. Quand le grand-père appelle son fils pour l’informer de son intention de rejoindre dans la montagne la résistance armée locale et lui demander conséquemment pour lui éviter de laisser sa femme seule face à d’éventuels risques de représailles d’aller la chercher et de la prendre chez lui à Milan, il part immédiatement. L’autorité tranquille de la grand-mère apporte aussitôt au foyer familial l’énergie et la sérénité qui n’y avaient jamais trouvé place. Une période courte mais heureuse où Ibro et Aïda profitent d’un climat familial cadré mais affectueux, apaisé et presque normal. Aïda en délaissera même un temps Emilia et son mari de fait automatiquement mis sur la touche par l’aïeule devenue centrale dans le foyer imposant sa langue, sa cuisine, ses rites, coutumes et souvenirs de Bosnie. La trêve heureuse sera de courte durée car la vieille dame qui supporte mal cette première et unique séparation d’avec son époux exigera quelques mois plus tard à ses fils de la ramener chez elle.
On retrouve Aïda dix ans plus tard, en 2001, au seuil de son entrée au lycée, lors d’un face à face cruel avec ses parents qui au fil des années se sont tournés vers la religion, citant le Coran à tout bout de champ, priant, respectant le ramadan, allant à la mosquée quand l’adolescente occidentalisée, heureuse de sa réussite, qui a travaillé dur pour avoir une scolarité exemplaire, leur fait part de son désir d’intégrer le lycée classique du centre-ville pour parachever son ascension. Peu préparé à l’adolescence à l’italienne de cette fille qui ne respecte ni l’autorité patriarcale, ni les traditions, ni la religion et veut décider seule de sa vie, Babo s’appuie sur le Coran pour lui signifier son refus et sa colère. Celui-ci pourtant avait toujours été athée, en Bosnie leur maison était tapissée de photos de Tito. Leur dévotion à Allah avait commencé avec les accord de paix, dès qu’il avait été établi que tous les territoires situés le long de la Drina appartiendraient à la république serbe de Bosnie-Herzégovine. « La guerre était finie, la frontière avait été reconstruite et nous avions été exclus de notre village, sans même un lieu où ensevelir nos morts. C’est alors que mes parents ont compris avoir tout perdu. » Ils avaient fini par se rattacher à la religion comme à une raison supérieure, comme si devenant des étrangers là où ils sont nés, Fatima et Babo se trouvaient une patrie dans la religion. De plus, Aïda est encore mineure donc encore sous tutelle familiale et Babo vient d’acheter pour loger sa famille un appartement dans la très excentrée Cité des fleurs mettant fin à la cohabitation difficile avec leurs voisins. Donc s’ils acceptent, vu ses excellent résultats, qu’elle poursuive ses études, cela devra être dans le lycée de proximité qu’il offre une section classique ou non, ajoute le père. C’est une fois de plus Emilia et Franco qui sauveront la mise en proposant à Babo et Fatima d’héberger Aïda dans leur appartement du centre-ville les jours de cours afin de lui éviter de perdre en transport un temps qui lui sera précieux pour étudier tout en passant les week-end, les vacances et le reste du temps auprès d’eux au foyer familial. Babo qui ne pouvait risquer de fâcher ceux qui venaient de lui prêter la somme qui lui manquait pour conclure l’achat de l’appartement accepta donc cet arrangement qui, sans remettre en cause son autorité paternelle, arrangeait tout le monde. Au lycée la marche est haute pour la fille d’émigrés qui peine à se maintenir au meilleur niveau mais si la découverte de l’amour l’a détournée un temps de son projet c’est avec plus de détermination encore qu’elle s’acharne une fois cet épisode clos à rejoindre le peloton de tête. « L'étude était mon refuge. » Si au fil des mois, pour travailler dit-elle, la lycéenne s'éloigne de ses parents entretenant avec eux une relation de plus en plus tendue, la fierté qu’ils manifestent face à la mention obtenue par leur fille à ses examens de fin de scolarité semble effacer les rancœurs, du moins temporairement. Aïda triomphante pourra s’inscrire en études de médecine comme elle le souhaitait.
Quand l’inévitable advient et que le père qui n’a plus la moindre prise sur elle lui pose comme ultimatum : « Tu décides où tu veux être, soit avec eux, soit avec nous », Aïda qui n’hésite pas un instant fait ses valises, et claque la porte. Dans le cocon douillet qu’Emilia et Franco tissent autour d’elle, seul Ibro, ce jeune frère inconstant, hypersensible et fantasque qui peine à trouver sa place et pour lequel elle a une profonde affection lui manquera. Ce sera dorénavant le seul lien qui attachera encore celle qui a choisi l’Italie à ceux qui déchirés vivent tournés vers le passé avec un pied dans le pays où ils vivent en se sentant toujours des étrangers et un autre dans ce pays de l’enfance qui n’existe plus que dans leur mémoire depuis que la guerre l’a rayé de la carte mais où ils passent toutes les vacances le père ayant entrepris d’y construire sur le terrain familial la plus belle maison du village. Pourtant là-bas rien n'est plus comme avant. « Ceux qui étaient restés au village ne parvenaient pas à faire confiance à leurs voisins serbes après tout le sang qui avait coulé. Dans la rue, ils entendaient leur salut et leur répondaient mais les inviter chez eux pour un café était désormais impossible. Babo s’en agaçait. Bien sûr, après la guerre, l’état bosniaque avait été divisé entre musulmans, Serbes et Croates. Mais durant soixante-dix ans ils avaient vécu ensemble, parlé la même langue, mangé les mêmes plats, ce n’était que dans la religion qu’ils avaient été différents (…) la question ethnique n’était rien d’autre qu’un gros bobard qui avait servi à déchirer la Bosnie et à la diviser. » Aïda, elle, ne se sent plus chez elle en Bosnie. « Mon bosniaque était devenu hésitant. Après la guerre, tous les mots à consonance serbe étaient perçus comme une provocation (…) Nous avions une grosse auto, de beaux vêtements, des chaussures neuves et un tas de jouets. Nous étions "ceux qui revenaient mais ne restaient pas" et pour cela nous ne faisions plus partie à part entière de la communauté (…) je n’avais plus rien en commun avec les jeunes de l’endroit. » Une année durant ses vacances, Aïda a revu Mirko, son ami d’enfance le plus cher. Pendant la guerre sa famille a fui en Allemagne mais lui est revenu pour faire sa vie sur la terre de ses ancêtres, avec elle si elle le veut bien. Elle refuse gentiment en lui expliquant qu’il incarne la vie qu'elle aurait pu avoir mais qui n’est plus la sienne. On imagine assez bien l’incompréhension, la déception et la colère de Babo et Fatima.
Si, dix ans après l’éclatement familial, Aïda l’obstinée a obtenu son diplôme de médecine et qu’à cette occasion Franco a tenu à ce qu’ils se retrouvent tous pour fêter l’événement, c’est sans le vouloir autour d’Ibro et ses crises délirantes que la famille va se retrouver. Les parents épuisés se sentent désemparés face à ce garçon ingérable qu’ils voient souffrir sans parvenir à l’apaiser et foncer droit dans le mur sans pouvoir l’arrêter. De son côté Aïda, après avoir longtemps rendu Babo responsable de l’instabilité, la violence et la fragilité de son frère, s’inquiète et le regarde maintenant sous un angle plus médical. « Physiquement mon frère était sain, plein de vitalité, prêt pour le monde, et pourtant quelque chose de sous-jacent le gardait en otage. Personne ne nous avait dit qu’il était malade, nos yeux se refusaient à le voir comme quelqu’un qui avait besoin d’aide. Dès lors, jour après jour, nous avons continué à encaisser les coups sans aucun plan, aucune stratégie. » Soupçonnant chez lui une pathologie clinique, elle prend la situation en main et le pousse à consulter. C’est alors, toujours à travers les yeux d’Aïda maintenant adulte, l’histoire d’Ibro et de ses démons intérieurs que les quatre-vingts pages suivantes, réorientant notre perception sur cette famille qui a gravité autour de lui sans le comprendre, vont nous raconter.
C’est à travers le regard qu’Aïda enfant porte sur trois générations entremêlées, scrutant les réactions, les attitudes personnelles et le positionnement de chacun des membres de la famille face au passé et à l’avenir, leurs rapports au pays d’origine et au pays d’accueil et leur désir ou leur rejet de l’injonction à s’intégrer dans un nouveau pays dont ils ne possèdent ni la culture, ni la langue qu’Alessandra Carati évoque la guerre des Balkans, ses ravages sur la population civile bosniaque et sa conséquence directe qu’est l’exil. Si la réalité et les situations décrites sont souvent brutales les protagonistes eux s’y révèlent plus nuancés, parfois paradoxaux ou ambigus voire évoluent au fil du récit. Derrière cette histoire de famille, la richesse de la palette choisie par Alessandra Carati pour camper avec soin et précision chacun de ses personnages leur permet d’incarner non seulement eux-mêmes mais au-delà tant d’autres qui ont subi ou subissent ce drame universel qu’est la guerre, le déracinement d’un pays qui a vu naître leurs parents avant eux et l’exil.
L’autrice n’assène aucune vérité et préfère ici utiliser ses protagonistes pour questionner la réalité. Ainsi interroge-t-elle la culpabilité de celui qui comme Babo a fui son pays en guerre (« On dirait presque que la guerre est notre faute, parce que nous sommes vivants ») ou le mythe du retour avec les beaux symboles que sont la maison qui brûle (pour souligner le caractère définitif et brutal de la perte quand elle rend impossible le retour) et le projet obsessionnel de construction d’une nouvelle maison « au pays » par le père qu’il ne parviendra d’ailleurs jamais à achever. Les notions d’intégration et de citoyenneté s’y trouvent également abordées dans les trois premiers chapitres (La fuite, La famille, La séparation) pour disparaître dans Le retour puisque l’autrice s’y focalise sur Ibro et sa maladie et La Maison qui clôt le roman sur le décès de la mère en Bosnie. Ce chapitre singulier sur la maladie de Ibro est un concentré et un paroxysme d’émotion. S’il surprend tant il rompt avec les problématiques évoquées jusque-là, il ne prend sens et ne peut être compris qu’avec ce qui le précède, qui le nourrit et fait contexte. Si l’explosion affective que la folie d’Ibro provoque peut être perçue comme l’aboutissement de la violence symbolique qui s’est accumulée de la fuite à cette crise finale jusqu’à détruire la famille, ce drame s’avère aussi un révélateur de ce que chacun cachait au fond de lui et Ibro pourrait bien être celui qui ressoude les morceaux car à cet instant c’est de la présence et l’amour de tous dont il a besoin autour de lui. « La maladie nous avait tous transformés. Ou alors elle faisait de nous ce que nous aurions toujours pu être. Les battements de mon cœur se sont accélérés, j’ai ressenti la souffrance énorme que devait avoir provoquée mon absence, la souffrance de grandir seul, la responsabilité de l’enfant mâle destiné à racheter une famille entière, un pays détruit. »
Avec ses personnages tout en nuances, entre force et faiblesse, grandeur et petitesse, en déroulant son récit sur le temps long, loin de tout stéréotype sur l’émigration ou la maladie, avec des phrases courtes, des mots justes et une écriture fluide, Alessandra Carati dans ce premier roman riche et bouleversant sur la douleur et les déchirures de l’être sous toutes ses formes nous offre avec empathie et optimisme une belle leçon de vie, de résilience et de reconstruction face à mort.
Remarqué en Italie pour la puissance et la profonde humanité de son écriture, Mirko ne viendra plus a remporté le prix Viareggio Rèpaci 2021 du premier roman. Un prix bien mérité.
Dominique Baillon-Lalande
(04/08/25)
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Accro
308 pages - 19 €
Traduit en français
par Mireille Liber

Alassandra Carati
est originaire de Monza et vit à Milan. Mirko ne viendra plus a remporté le prix Viareggio Rèpaci 2021 du premier roman. Son deuxième roman, Rosy, a déjà paru en Italie.
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