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Caroline LAMARCHE


Le Bel Obscur


Alors qu’avec sa sœur la narratrice vide la maison de son père décédé, dans une grande malle d’archives, parmi les documents qui ont permis à son père d'écrire « un ouvrage de généalogie relatif à la famille de sa mère dont les ancêtres furent des pionniers de la métallurgie liégeoise » la narratrice, écrivaine de son métier, fait une surprenante découverte. Glissée dans une enveloppe orange, elle découvre la photo « d'un jeune homme à la barbiche en pointe et les moustaches en crocs, à l'impériale, selon la mode lancée par Napoleon III », une lettre du 25 mai 1856 envoyée de Freiberg où il étudie à la Bergakademie, l'école des mines la plus prestigieuse de l'époque, un diplôme décerné par le bourgmestre à "Mr Edmond H" pour avoir sauvé deux jeunes gens qui se noyaient dans la Meuse et « une demi-feuille de papier gris couverte de bribes de phrases au crayon sans date ni signature qui relèverait plus de l'essai poétique dont rien ne peut a priori attester qu'il aurait été rédigé par la même personne ».  Ces documents concernant un certain Edmond né en 1834 ainsi rassemblés par leur père lors de ses recherches généalogiques cacheraient-ils un mystère ? Pourquoi ce parent lointain dont elle n’a même jamais entendu évoquer le prénom ni vu la moindre photographie dans les vieux albums de famille aurait-il été éclipsé de la mémoire et du récit familial ? Il n‘en faudra pas plus pour que l’imagination de la narratrice se mette en mouvement et qu’elle se lance sur les traces de ce personnage pour tenter d'en élucider le destin. Pour ce faire, elle prend contact avec un grand-cousin du côté maternel avec lequel le père avait eu autrefois des échanges épistolaires et généalogiques et qui posséderait à ce titre une photo d'« Edmond en travesti » et peut-être quelques autres archives intéressantes sur lui. Thomas, le vieux cousin, répondra immédiatement et de façon chaleureuse à sa requête, lui remettant non seulement la fameuse photo (c’est cette photo du « Bel Obscur », comme l’écrivaine décide de le nommer, vêtu d’un costume étrange et à l’expression assez énigmatique que le lecteur peut voir sur le bandeau du livre) mais aussi le certificat de décès d’Edmond, survenu à ses trente ans dans un hôtel d’Orléans où après avoir été découvert il fut identifié par deux « amis » dont le gérant des lieux. Thomas lui confiera également qu’ayant lui-même ressenti autrefois à la découverte de ce portrait en travesti un trouble étrange et de la curiosité il comprenait donc parfaitement sa démarche. Si la seule remontée d’information qu’il avait pu recueillir à l’époque via la rumeur familiale était qu’Edmond « avait fait beaucoup de chagrin à sa mère » le poussant à respecter le pacte du silence des plus vieux, il se sentait aujourd’hui tout à fait libre d’accompagner la jeune femme dans sa quête à partir de chez lui par des recherches sur Internet.
Cette bienveillance du vieil homme qui légitime ainsi sa curiosité et les traits délicats de l’inconnu  suffiront dès lors à l’arrière-arrière-arrière-petite-nièce d’Edmond pour se lancer à corps perdu dans une enquête, à base de consultation d’archives, de presse ancienne et de lectures de l’époque, n’hésitant pas à convoquer également une graphologue, un cercle de spiritisme qui conclut que « si Edmond reste si peu lisible c'est peut-être parce qu'il est mort depuis bien trop longtemps et que donc, il ne peut pas envoyer de messages » et une astrologue qui finira par lui confier qu'Edmond et elle sont des jumeaux astrologiques. Menée de façon intuitive et parfois brouillonne sur un rythme aléatoire fait de ralentissements, d’accélérations et de marches arrière en présence d’une impasse ou d’une fausse piste, cette enquête sur les traces d’un fantôme s’avère plus complexe que prévue et s’étire dans le temps et si l’écrivaine et le vieux s’obstinent dans cette entreprise c’est que pour ces deux-là il n’y a ni délai ni enjeu personnel dans cette aventure. Pour Thomas atteint d’un grave cancer l’intérêt de la jeune femme pour l’histoire de ce mystérieux aïeul commun est une aubaine car cela lui offre la possibilité de se replonger dans cette troublante histoire familiale sans avoir à se soucier de la finalisation du projet porté par la jeune femme, juste par plaisir d’y participer tant qu’il le peut, tout en parvenant ainsi chaque jour durant ces quelques heures passées sur son écran à tenir la maladie à distance. Pour la jeune femme fragilisée dans son couple depuis que « ce bel époux brillant, attentionné avec les siens et charmant avec tous que leurs relations sociales leur envient » et père de ses deux filles lui a révélé à l’approche de la trentaine son homosexualité, cette quête du Bel Obscur est à la fois une façon d’affronter par personne interposée la situation qui s’impose brutalement à elle et une échappatoire par la recherche elle-même aux angoisses, au chaos et au sentiment de trahison qui l’envahissent depuis que Vincent a ainsi fait basculer leur vie de couple. C’est aussi l’occasion inespérée par le biais neutre « d’Edmond le travesti » de s’instruire sur la vie sociale et personnelle des homosexuels à l’époque et plus largement sur l’homosexualité elle-même sur laquelle elle en sait si peu. Passant de l’étude studieuse d’un document historique, sociologique ou littéraire (Virginia Woolf, Marguerite Duras, Vita Sackville-West, Oscar Wilde) à des offres « spirituelles » plus aventureuses, celle qui n’avait jamais eu le moindre soupçon sur la fidélité conjugale de son conjoint et encore moins sur la vraie nature de son désir et n’attribuait ses retours tardifs et ses colloques en week-end qu’à son engagement professionnel cherche ainsi à comprendre ce que cette situation nouvelle signifie pour lui, pour elle et pour leur famille et à en envisager les conséquences sur leur vie à venir. Elle tente de leur imaginer à tous un avenir individuel et commun équilibré sans qu’aucun n’ait à se sacrifier aux autres. Comment préserver sa propre identité et sa place dans ce nouveau scénario ? Est-ce possible ? « Je me suis précipitée sur cette voie de traverse dans l'espoir de faciliter le chemin vers l'élucidation de mon propre destin. » Il faudra attendre le chapitre 53 pour que l’énigme Edmond se dénoue à la suite d’un retournement magistral et facétieux imaginé par l’autrice qui peut-être éclairera différemment l’effacement familial d’Edmond.
Cette quête se double pendant longtemps de son quotidien dans la grande maison avec ses filles et Vincent, tout d’abord avec quelques arrangements mais sans changement spectaculaire jusqu’à ce que Brian s’installe avec Vincent dans le foyer familial. Par chance, ce premier amant à demeure étant un Londonien discret, raffiné, cultivé, prévenant et cordial, qui partage sa vie entre la France et l’Angleterre, la transition se fait en douceur. Une vraie complicité amicale et intellectuelle s’installe presque naturellement avec l’épouse de son amant et au fil des mois et des années, le trio trouvera un équilibre harmonieux où chacun peut librement vivre sa sexualité et trouver sa place. Vincent reste convaincu que « s’ils en parlent rien ne pourra les séparer » et elle que « leur union réinvente la machinerie conjugale ». « Année après année mon homme préféré ajoutait, tel un arbre en pleine forme, un cercle à sa croissance gay (…) Ce n’était plus une vie, c’était un kaléidoscope (…) Bien entendu, il y avait de l’illusion d’optique dans notre émerveillement. Nous avions, Vincent comme moi, nos angles morts (...Mais) se séparer pour quoi ? Que deviendraient notre entente, nos filles, notre maison si nous faisions comme tout le monde ? Il ne voulait pas me perdre, moi non plus. » Ensuite il y eut Markus, Jérôme et Joao, l’enfant sans famille qui chahutait avec les deux filles du couple et qui l’avait adoptée elle comme maman. Une belle période aussi. Elle s’est remise à la nage, « poisson ascendant scorpion » comme Edmond, l'eau est son élément mais ce ne sera pas dans la Meuse comme lui qu’elle se baignera mais à la piscine municipale. Parfois, sensibles à ses performances et à sa plastique des hommes l’approchent. Tandis que les amants de Vincent qui se succèdent à la maison sont parfois très extravertis et de plus en plus jeunes c’est pour sa part hors de la vue de ses filles et de tous et avec des hommes de son âge qu’elle profite de cette liberté que lui octroie leur contrat ? Certaines de ces liaisons dépasseront parfois le strict contentement du corps pour se muer en l’assouvissement des corps et ouvrir la porte aux sentiments. Il faudra attendre Nicolaï, jeune amant jaloux, emporté et possessif, pour que l’équilibre patiemment trouvé se rompe. Le climat se détériore et rapidement le trio explose en vol. En cherchant à effacer progressivement la maîtresse de maison jugée trop présente, quasi-envahissante de la vie de son amant, à force de cris, de scènes, de crises et de menaces de rupture, Nicolaï obtient finalement que Vincent quitte la maison pour s’installer en couple dans un « lieu neuf qu’ils choisiraient ensemble ». À la grande satisfaction de Nicolaï, c’est elle qui, le contrat passé s’en trouvant rompu et leurs filles n’étant plus des enfants, « trente ans après l’avoir demandé en mariage » se résout à « le demander en divorce » maintenant.
                   Les chapitres évoquant la quête du « Bel Obscur » et ceux nous rapportant l’expérience conjugale singulière imaginée et mise en place par Vincent pour conjuguer pleinement son homosexualité et sa vie familiale se mélangent ici très naturellement au fil d’une temporalité tout à la fois éclatée, linéaire et suspendue. Le passé et le présent s’y entrelacent et s’y répondent pour, à partir de deux hommes et deux histoires que presque deux siècles séparent faire de la mémoire familiale le miroir d’une histoire collective de toutes ces vies où des hommes pour leur homosexualité ont été pareillement condamnés, rejetés par la société et leur famille jusqu’à ce que leurs visages et leurs vies se perdent complètement dans l’obscurité et le silence.

Il n’est dès lors pas surprenant que face à un tel vide la narratrice confrontée à l’homosexualité de son époux se retrouve totalement démunie dans sa quête de références, de textes, de figures, de récits, qui pourraient l’aider à analyser plus objectivement la situation, à mieux comprendre ces « autres » et donc son époux et à trouver assez d’éléments à conjuguer pour réinventer eux-mêmes leur famille à l’aune de ces nouvelles données dans le respect de tous et le bien-être de chacun. Ce sont donc ces maigres ressources documentaires glanées çà et là, l’enquête à propos d’Edmond, mais plus encore la force même de son amour, sa ténacité, sa curiosité, son ouverture d’esprit et son audace la poussant au fil de son expérience à inventer et expérimenter sur le terrain et à rendre compte « du bouleversement que ce fut dans leur existence commune comme des péripéties de leur émancipation respective » dans son journal, qui ont servi à Caroline Lamarche de matériaux pour cette autofiction qui se double d’une chronique familiale. Et ce qui frappe ici c’est cette sincérité avec laquelle l’autrice se met à nu dans ce rapport plus empreint d’amour que de jugement, d’espoir que de rancœur, de doutes et de réflexions que de solutions où le seul bourreau s’il y en a serait la société et ses préjugés. Au final, la richesse et l’authenticité de cette expérience et la transparence et la modestie avec lesquelles la narratrice la rapporte, pourraient-elles conférer au Bel Obscur quelques vertus pour accompagner d’autre femmes confrontées à l’homosexualité de leur compagnon dans leur choix et réflexion, comme la narratrice en son temps désirait elle-même en trouver ?

Ce roman au style minimaliste qui jamais ne juge mais questionne largement la famille, le couple, la liberté sexuelle, l’amour sous toutes ses formes avec ses aléas et ses atours, les rapports entre soi et l’autre et entre l’intime et la société, nous offre un exemple de courage, de tolérance et d’ouverture d’esprit qui impressionne. Car jamais cette femme libre n'aura cessé de lutter, de se réinventer, d'affirmer la puissance de ses rêves contre les conventions sociales jusqu’à ce que leur histoire et leurs sentiments évoluent et se transforment pour laisser place à la fin du roman à l’apaisement, la complicité et la tendresse.
Un roman intense qui puise sa force dans l’amour avec une dimension sociologique, des références LGBT+ très contemporaines et une modernité incontestable. Passionnant !

Dominique Baillon-Lalande 
(04/12/25)    



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Seuil

(Août 2025)
240 pages - 20 €




Points

(Septembre 2026)
216 pages - 7,90 €









Caroline Lamarche,
née à Liège en 1955, autrice de fictions et documentaires radiophoniques, a publié
de nombreux ouvrages (romans, nouvelles,
poésie, jeunesse).


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