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Antoni CASAS ROS

Paradizoo


« Je me suis mise à somnoler en pensant qu'inventer sa vie est l'acte le plus révolutionnaire qui soit. L'obsession pour la vérité, le réalisme, d'après une histoire vraie, la mort de l'imagination. La littérature n'a rien à voir avec ça. Le jeu, les accidents, le choc des rencontres. S'ouvrir à tous les courants qui peuvent traverser un cœur, un esprit, un espace, un corps. Sortir de la linéarité, un livre comme une ruche visitée par des milliers d'abeilles, la fragrance de toutes les fleurs de tous les états. »

Séductrice, l’écriture de Antoni Casas Ros provoque, dans son livre Paradizoo, un émerveillement inattendu à ce qui pourrait passer pour une fantaisie et finalement se révèle être une lame de fond dont le ressac engendre des harmoniques imprévues. Elle vous happe, vous roule et ne vous lâche plus. La narration avance de façon non conventionnelle car « émergent des histoires que je n’ai jamais racontées, une vie, c’est avant tout des histoires que les rêves éveillés juxtaposent. Lire et se laisser balloter sans boire la tasse. « Il faut assumer l’enfer du règne animal avant de franchir le seuil » de « Paradizoo » et rencontrer les membres d’une étrange communauté. Elle rassemble des errants, une sacro-sainte famille composée de poètes en paroles, en musique et en actes. Volcanique et insaisissable, elle siège dans l’Usine qui accueille leur lieu de vie « une ancienne brasserie de brique 1900 proche de La Fabrique, l’école d’art de l’Université Laval. » Rachma, le propriétaire, en a hérité de sa grand-mère, dit-il. Le groupe résulte d’une sélection opérée naturellement sollicitant l’inné avec « l’émergence de la bête sauvage en soi, d’où le Zoo. » Neuf membres : « Nous sommes multiples. Moi (Spoon), Big bang, Sucette, Rachma, Pandora, Croissant, Transatlantique, Roulette Russe et Smart. »   

Tous ont une histoire singulière. Il faut se laisser guider, pas d’autre moyen pour faire connaissance, dans un premier temps et le chapitre intitulé « La sphère d’ombre », mais ce n’est pas si simple que cela. D’abord, parce que tout le monde raconte, prend la parole. « C’est un peu confus, on passe d’un personnage à l’autre. Maintenant c’est clair. C’est nous qui parlons en moi. Vive la Révolution et cette fois on va la faire. » La prise de parole a commencé, presque banale, par l’entremise de Spoon qui semble la narratrice principale. Son préambule, et aussi incipit, déconcerte. « Entrez dans mon corps, c’est ouvert, choisissez votre porte ! Les yeux, les narines, la pointe de mes cheveux, mes oreilles, ma bouche, ma fontanelle. […] Tout se passe à l’intérieur de moi. » La relation au réel cadencée par les multiples voix composant le récit de cette première partie du Paradizoo poursuit une navigation précise. La boussole oriente toujours vers une même direction, celle de Dada.

Tous revendiquent une liberté absolue. Ils cherchent à faire de leurs vies une immédiate contradiction sociale, s’abreuvent à la spontanéité du moment pour s’émanciper de l’ordre libéral. D’abord Rachma veut tout partager, et en lui « s’est imposée l’idée de tenter un phalanstère en hommage à Fourier. » Rachma joue du Rachmaninov dépouillé du sentimentalisme. Pris d’une envie créatrice, il envoûte lors d’un concert. « Le son du piano envahit chaque recoin de l’église, il frôle les ailes des anges, décloue le christ. Intensité et beauté. » Ensuite, discutant à bâtons rompus, à la question de Sucette : « Tu veux des enfants ? » Spoon enchaîne « Je ne parlais pas de ça mais d’agrandir le cercle peu à peu, se retrouver à trois ou sept, neuf, tout partager. C’est mon rêve une communauté anarchique comme les femmes du Chiapas, merveilleuses et puissantes. C’est parti de la gestation de ces trois-là. Spoon se dit littéraire et « biberonnée à Dada, aux surréalistes et autres cannibales. » Sucette aussi, « biberonnée à Kropotkine, Bakounine et consorts… » Rachma, au diapason.

Passer de trois à neuf, Spoon et Sucette s’en chargent avec discernement. Spoon « a ramené Big Bang, un jeune allumé qui étudiait la physique à Laval et aussi le physique de Spoon ou qui en avait le désir. Belles soirées. Qu’y avait-il avant le big bang ? » Puis, Sucette et Spoon offrent le gîte à Smart, un jeune migrants afghan, efflanqué et inquiet, de beaux yeux étincelants. Un ingénieur en électronique sans papier, il hurle au milieu de la nuit, obsédé du souvenir de sa sœur restée aux mains des Talibans. Il aspire à la faire sortir de Kaboul. « Sucette le rejoignait et le calmait de sa blancheur céleste et sa tignasse de feu ». Le recrutement oblige au savoir-vivre surtout quand Big Bang se montre jaloux, « on le calme au sirop de Bakounine. Pas de propriété. L’amour libre ! » Le besoin de papiers d’identité occasionne une nouvelle recrue, Pandora. « Patience infinie, grands yeux clairs, elle pouvait vous copier ou même produire un tableau à la manière de. […] Elle n’avait rien contre nos idées anarchistes et voulait aider Smart. » Pour Roulette Russe, un sans domicile fixe, genou abimé par une grenade dans une manifestation, Sucette et Spoon l’exfiltre, direction le Paradizoo pour le soigner. Il dissimule un pistolet, fait mine de se tirer une balle dans la tête. « C’est ce qui lui a valu son nom. Il n’y avait pas de balle dans le barillet. […] Et c’est pas toi qui décides », ironise-t-il. « Quant à Croissant, nous l’avons rencontré en allant acheter du pain bio à la petite boulangerie qu’il venait d’ouvrir. Il était breton, fraîchement arrivé. » N’ayant pas le droit de dormir sur son lieu de travail, il atterrit forcément au Paradizoo qui lui décerne la médaille du meilleur croissant. Pour l’exotique Transatlantique, l’heureux aléa d’une manif offre le gros lot. « Cheveux violets au vent, bottes de cuir, difficile pour courir, soutif de cuir, micropantalon de cuir, supermaquillée, la bite bien comprimée dans la culotte, seins débordants d’amour, belle voix de mezzo-soprano. Elle s’était rapprochée de Pandora et lui avait jeté : ça te ferait du bien de te faire défoncer le cul, ma chérie. » Portraits de tous en rupture de ban, ils appartiennent à la « Sphère de l’ombre » ! Ce qui paraît étrange nous semble souvent un signe du monstrueux, de l’obscur, inquiète toujours un peu, gêne.

 Si les rêves tirent leur fondement des convictions profondément ancrées, ou vice versa, n’est-il pas normal d’offrir les conditions devant forcément être remplies pour une possible réalisation ? « L’exploration des zones d’ombres et de lumière, le lent glissement dans la vie sauvage et de l’amour. » Pareille communauté s’enflamme de projets et inquiète les autorités. Elles veulent infiltrer cette étrange famille révolutionnaire et désamorcer ce qu’elles considèrent comme une bombe à retardement contagieuse. « Dada ; connaissance de tous les moyens rejetés jusqu’à présent par le sexe pudique du compromis commode et de la politesse. » Nancy, une jeune et brillante inspectrice, au sang indien, tout juste sortie de l’école de police, est chargée de la besogne et d’affronter un camp assuré de ses certitudes : « Nous déchirons, vent furieux, le linge des nuages et des prières, et préparons le grand spectacle du désastre, l’incendie, la décomposition. » Elle s’y prépare et doit « oublier les années de formations, la stricte discipline, l’obéissance aux ordre. » Passer de « La sphère de la lumière » à « La sphère de l’ombre lumineuse », ces deux derniers chapitres suffiront-ils pour réussir ?

Ayant armé chaque camp de ses espérances, Antoni Casas Ros nous invite, non sans humour et poésie à suivre cet affrontement, « Après le grand silence, le vaste télescopage des principes crachés par Tristan Tzara », et voir surgir le surréel. Paradizoo, un livre moqueur des conventions de l’ordre établi qui éveille plaisamment la réflexion, un ton exigeant, néanmoins limpide, avec une écriture amène.

Michel Martinelli 
(10/04/25)    



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Abstractions

(Février 2025)
196 pages - 19,99 €












Bio-bibliographie
d'Antoni Casas Ros
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Antoni Casas Ros
(propos recueillis par
Christine Bini)










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