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Cécile CAYREL


Aveu de tendresse


Samuel Haenel, 33 ans, né à Brest d’un père trop tôt disparu et d’une mère courageuse et aimante mais sévère et souvent agacée par ce gamin trop sensible qui lui semble vivre dans un monde parallèle, travaille à Rennes comme intérimaire à l’usine de Supergel où il veille à ce qu’aucun surimi ne dépasse des boîtes. C’est un individu craintif, timide et effacé, habité depuis son plus jeune âge par l’amour de la peinture, qui depuis dix ans vit chichement et seul dans un modeste appartement. Après les Beaux-Arts, faute de croire en son talent et de trouver à exposer ses toiles pour parvenir à vivre de son art, il est contraint d’accepter toutes les missions d’intérim dans des emplois peu qualifiés que lui propose l’agence pour subvenir à ses besoins. Une réalité difficile à vivre que durant des années il a cherché à noyer dans l’alcool avant de se décider à suivre une cure de désintoxication en milieu hospitalier qui semble l’avoir définitivement sorti de son addiction.  

Mais un jour, l’admirateur inconditionnel de Van Gogh, déprimé par son quotidien et son isolement social se décide. J’étais seul et il fallait que ça cesse, alors comme plein d’autres gens j’avais décidé d’acheter de la compagnie. C’est à l’animalerie Truffaut qu’il trouvera son bonheur. Il ne résistera pas au charme de Betty le poisson-clown aux lèvres délicatement ourlées qui fait des ronds dans l’eau avant de précipitamment se cacher dans l’anémone posée dans l’aquarium par jeu ou (comme il lui plaît de le croire) par timidité. Une ressemblance qui l’émeut. Ce sera donc celui-ci et aucun autre, c’est décidé. Le vendeur, Jacques Morel, en prend acte et s’informe auprès de son client des conditions d’accueil de Betty : avec quels autres poissons devra-t-elle cohabiter ? Quelle est la taille et l’équipement de son aquarium ? Prendra-t-il aussi l’anémone pour qu’elle s’y adapte ? Samuel surpris par toutes ces questions regarde alors les prix des différentes cages en verre que celui-ci lui montre et celui de la fleur-refuge de sa future protégée. Incapable de régler une telle somme il finit par répondre qu’il n’a aucun autre poisson, que dans un premier temps sa baignoire devrait faire l’affaire et qu’il verrait plus tard pour le reste. Jacques l’aquariophile expert et passionné stupéfait lui explique alors que ce poisson exotique a pour survivre besoin d’évoluer dans une eau filtrée, traitée et à température constante et d’une anémone pour se cacher. Samuel en est ébranlé. Le vendeur essaye-t-il d’alourdir la facture ou, ce qui faute d’avoir la somme nécessaire l’obligerait à renoncer à sa Betty, dit-il vrai ? Le dilemme est d’importance. Jacques, vendeur atypique amoureux de ses poissons et tout aussi étrange et paumé que son client, lui propose alors discrètement de revenir à l’heure de la fermeture à l’arrière de la boutique pour récupérer clandestinement un aquarium retiré de la vente pour un distributeur automatique de nourriture défectueux qui pourrait faire l’affaire. Pour épauler le néophyte, il propose même de l’aider pour le transport et l’installation du poisson-clown chez lui. Conquis par tant de prévenance Samuel rêvant déjà de ses tête-à-tête avec Betty accepte de bon cœur.

C’est ainsi que pour Samuel tout va basculer. « Évidemment, tout venait de là et tout finirait là. » Sans le poisson-clown, il ne se serait pas lié d’amitié avec Jacques et ne l’aurait jamais accueilli chez lui avec son millier de poissons quand celui-ci a été licencié de l’animalerie et expulsé de son appartement. Il ne serait pas non plus tombé amoureux de Zélima la collègue de ce dernier. Mais surtout trois semaines plus tard il n’aurait pas été arrêté comme suspect principal dans la mort de Jacques Morel quand la police avait découvert le corps de celui-ci baignant dans une mare de sang la gorge tranchée au cutter auprès de Betty. Que s'était-il donc passé ? S’agissait-il d’un accident, d’un meurtre ou d’un suicide ? C'est ce que la commissaire Delair va tenter de comprendre lors d’un interminable interrogatoire avec le coupable présumé.

La matière de ce roman c’est justement ce long monologue que Samuel ayant refusé un avocat déroule à la commissaire en espérant que la précision et la sincérité du récit qu’il fait de ses trois semaines d’aventures improbables parviendront à convaincre son interlocutrice de son innocence. Jacques s'est suicidé, un point c'est tout. Samuel ne comprend pas pourquoi son ami ayant déjà fait une tentative de suicide précédemment, la police verrait cette fois dans sa tentative de se supprimer chez lui la mise en scène d’un crime dont il serait coupable. J’étais l’épicentre d’un phénomène qui me dépassait. À lui donc de dissiper ce malentendu. Cette cinquantenaire qui lui fait face semble disposée à l’écouter et son instinct lui souffle qu’il peut lui faire confiance. De son côté, malgré la lassitude ou les agacements que la policière ressent face à ces détours et cette accumulation délirante de détails souvent insignifiants qui lui font perdre son temps, Delair semble porter une écoute attentive aux paroles de ce suspect dont la naïveté et la bizarrerie l’interpellent et note consciencieusement ce qui lui paraît nourrir leurs investigations. Parfois quand il s’égare trop manifestement elle l’interrompt pour tenter de le recadrer avec une question précise à laquelle elle souhaiterait une réponse courte et directe qui les ramènerait au déroulement concret des événements. Le narrateur complète cette étrange confession du suspect par son observation brute suivie d’un décryptage rapide de la gestuelle, des expressions, des attitudes de son interrogatrice qui le rapprocherait ou l’éloignerait tour à tour de son but, ouvrant dans cette scène codifiée de l’interrogatoire policier de petits espaces où l’humanité de chacun, imperceptiblement, parvient à se glisser. 
 
Mais la vérité peine à apparaître car ce qui paraît simple et évident pour le suspect semble à l’arrivée confus et décalé aux yeux de la professionnelle. Quand la police attend des éclaircissements sur le crime et des aveux l’accusé lui ne crie que son mal-être et sa soif de tendresse. Comment prendre au sérieux les propos de quelqu’un qui vous décrit longuement et dans le moindre détail son coup de foudre et son attachement pour un poisson ? Comment dire cette culpabilité ressentie à huit ans de ne pas avoir su retenir la main du père quand celui-ci s’était suicidé ? Comment expliquer cette communauté du malheur sur laquelle l’amitié de Samuel et Jacques s’est fondée ? Dans ce huis clos déterminant chaque sentiment, chaque évènement rapporté à sa façon par Samuel peut prêter à une interprétation diamétralement opposée dans l’esprit de celle qui l’entend. La parole chez Samuel est une matière autonome. Il y a ici une réflexion souterraine sur la subjectivité du réel, sur la façon dont, selon l'angle sous lequel on l'observe, elle peut donner naissance à des vérités multiples. C’est, avec la singularité de son personnage principal, une des originalités de cet Aveu de tendresse. Le lecteur est entraîné dans la ronde et se laisse subjuguer et submerger par ce flot de paroles confuses qui, loin d’éclairer les événements et en fournir les éléments charnières pour en comprendre le déroulé, dégage une onde de secret, de la confusion et du doute. S’est-il trouvé au mauvais endroit au mauvais moment et serait-il vraiment ce candide qu'il donne à voir ou ce récit qu’il distille ne serait-il qu’une falsification de la vérité ou le produit de son imagination ? Alors, tandis que l’on s’accroche à croire en son innocence, nos certitudes comme celles de la commissaire par moment vacillent. C’est cette quête de la vérité qui met en tension jusqu’aux toutes dernières pages ce roman fermé sur le récit disséqué à la loupe de Samuel et il faudra attendre un magistral rebondissement, un point de détail que l’anti-héros lui-même ne pouvait livrer pour sa défense puisqu’il n’en avait pas connaissance, pour qu’une preuve incontestable renverse de façon brutale et ironique la situation.

Derrière cette réflexion sur la réalité, la vérité et le secret, sur un ton léger et humoristique, Aveu de tendresse renvoie aussi à plusieurs occasion aux notions de normalité, d'altérité, de différence et de solitude dans notre société formatée et individualiste. Ce que l’on me reprochait au fond, c’était de ne pas m’être engouffré dans la grande normalité de l’indifférence. Les personnages de Samuel comme de Jacques forment un tandem de choix pour incarner ces sans-voix. Ce sont pareillement deux êtres singuliers, inadaptés et marginaux. De ceux qui ont été brisés dès l’enfance par la perte dramatique d’un être cher, prisonniers de leur culpabilité et de leur solitude, décalés, incapables d’affronter la réalité et d’appréhender le monde tel qu’il se présente et de communiquer avec ces autres qui les effrayent tant. La rencontre de ces deux désespérés n’est pas qu’un hasard malheureux. Entre dépression, alcool et quête d’art et d’amour, confrontés à la violence de la société, à l’isolement et à la brutalité du sort, ils se sont reconnus. Et au-dessus d’eux planent des fantômes bienveillants qui les appellent, ceux qu’ils ont chacun aimé passionnément, la femme aimée volée par les flots pour l’un, le maître van Gogh pour l’autre. Il ne faudrait pas oublier le poisson-clown (joli clin d’œil) Betty qui est à la naissance même de cette intrigue et n’y fait pas que de la figuration.
Dans ce roman déjanté et mordant qui se positionne à la croisée du roman policier, du roman psychologique et social et de la comédie, Cécile Cayrel à travers ses personnages cabossés et lunaires en butte à un enchaînement de galères aussi improbables qu’absurdes, évoque avec bienveillance, respect, vivacité et drôlerie les solitudes urbaines et l’irrépressible besoin de tendresse qui se loge en chacun de nous. C’est intelligent, sensible, fantasque, intense et émouvant.

Dominique Baillon-Lalande 
(05/05/25)    



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Lectures







Cécile CAYREL, Aveu de tendresse
La Tribu

(Février 2025)
252 pages - 20 €

Version numérique
13,99 €















Cécile Cayrel
a publié un premier roman,
La couleur de l’air a changé
(Stock, 2020)
et une pièce de théâtre,
Les filles penchées
(Goater, 2024).



Stock, 2020




Goater, 2024