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Petit-fils aura bientôt trente ans. Il a fait du judo comme son père l’avait fait avant lui pour plaire à son grand-père, se teint les cheveux en rouge et, à la stupeur de tous, a choisi après l’université le métier de cascadeur. Son corps est dédié à l’action. Pour l’instant il n’arrive pas à dépasser le premier échelon des chutes à vélo ou dans les escaliers pour des courts-métrages non rémunérés mais il garde espoir. Il mène une vie précaire dans un minuscule studio, sans voiture, sans resto, sans sortie, à l’exact opposé de l’existence de Grande-Mère et Grand-Père, issus tous deux d’un milieu modeste mais objets d’un enrichissement rapide et substantiel par la suite. Le patriarche qui enfant se rêvait aviateur et aventurier s’était à la fin de ses études trouvé happé par le développement de l’industrie aéronautique à l’international par une proposition d’un poste de cadre puis de direction dans l’aviation militaire. Tandis que ce passionné d’avion, d’armes et de terres lointaines et exotiques installait dans le monde entier des unités de production d’armement aéronautique et accumulait les millions, son épouse fuyant la routine et l’ennui et montrant un intérêt limité pour la vie familiale au point de déléguer l’éducation de son fils unique à Arrière-Grand-Mère, faisait l’acquisition et aménageait de luxueuses demeures pour n’y demeurer que quelques mois par an pour varier les plaisirs avant d’éventuellement revendre l’une ou l’autre de ses propriétés dont elle se serait lassée quelques années plus tard. Son besoin vital de mouvement et de changement la poussait aussi et surtout à voyager souvent et le plus loin possible. Elle ce qu’elle aimait c’était le voyage organisé, hors des sentiers battus, dans des zones reculées comme la jungle, les déserts, les régions montagneuses difficiles d’accès, en groupe restreint avec quelques semblables privilégiés en bonne condition physique sous la responsabilité d’un jeune guide à leur entière disposition pour leur faire découvrir l’authenticité et les secrets que cachent ces paysages merveilleux. Marcher c’est la grand activité de ce couple, marcher tout le temps, silencieux dans les hauteurs exigeantes, abasourdis dans les chaleurs inhabituelles, éprouvant à l’extrême un constat érigé en vérité absolue, plus c’est dur moins il y a de cons. C’est alors contre toute attente que de mystérieux appels au secours en provenance de cette Grande-Mère qui a toujours mis en avant sa fierté de ne jamais avoir sollicité l’aide de personne seraient parvenus aux oreilles de la Famille. Celle-ci missionne donc Petit-Fils, héritier direct du couple depuis que leur fils unique s’est tué en moto et justement libre à cette période de toute obligation salariale ou familiale et donc disponible, pour aller voir sur place à la Grande-Maison de quoi il en retourne. Sans enthousiasme, Petits-Fils qui n’a plus de contact avec ses grands-parents depuis cinq ans leur rend donc une petite visite. Si Grande-Mère toujours super-active occupe l’espace et donne un temps le change, Grand-Père amaigri, silencieux et figé quelques mètres plus loin finit par avoir un air inquiétant. Maison calme est un leurre. Prenant conscience qu’il n’arrive pas après un cataclysme, mais juste avant, Petit-Fils commence par entrer dans le jeu de l’aïeule pour gagner sa confiance afin de débusquer, par l’écoute et l’observation, la réalité derrière ses mensonges. Identifier les problèmes un à un pour les régler. Petit-fils vient deux fois par semaine à Maison-Calme. Il arrive avec l’idée de repartir au plus vite. Train, route, maison, se limitant à un enchaînement d’actions simples et répétitivespour ne pas se laisser déborder. Il ne tardera pas à découvrir que le réfrigérateur est généralement vide ou rempli de denrées périmées, qu’ils oublient souvent de se nourrir, que les clefs disparaissent ou sont volées obligeant le serrurier à venir changer la serrure de la porte d’entrée à un rythme soutenu, que la banque s’inquiète des nombreuses cartes de crédits bloquées attachées à leurs comptes ou de débits d’argent inconnus et cherche à les joindre, bref que de façon souterraine tout va à vau-l’eau. De ses pertes de mémoire de plus en plus fréquentes à l’origine d’un certain nombre de ces problèmes, Grande-Mère pleine de cette belle assurance qui a toujours été sa marque ne semble pas avoir conscience. Elle s’invente des ennemis extérieurs glissant lentement dans la paranoïa obsessionnelle d’être épiée et volée par des nuisibles qui s’introduiraient chez eux chaque nuit pour les dépouiller. Pour Grande-Mère, Petit-Fils se complique la vie pour rien, l'explication est limpide, une personne malfaisante s'introduit chez eux en leur absence. Petit-Fils ne dit rien mais se contente de constater que pour ses grands-parents le temps devient fou et qu’ils dérivent lentement dans une réalité parallèle où ils ont perdu leurs repères. Se sentent-ils protégés de la vieillesse grâce à leur sagesse et leur richesse ? En y passant tous les jours pour adroitement reprendre le contrôle des choses en main sans froisser la susceptibilité de Grande-Mère, Petit-Fils parviendra-t-il à les sauver du naufrage ? Dans l'ombre La Famille, entité unique qui l’a mandaté comme émissaire lui demande régulièrement des comptes. Face aux bilansréguliers de Petit-Fils qui se veut honnête mais pas trop alarmant tous ont commencé par se défausser. Acceptant difficilement de voir le récit familial fondateur d’une réussite financière et sociale exemplaire de couple mythique remplacé par celui de deux vieux égarés tournant en rond dans leurs angoisses tous en premier lieu se sont raccrochés aux poncifs habituels sur la vieillesse : On n’y peut rien à partir d’un certain âge c’est comme cela, de la distraction qui prête plus à rire qu’à s’inquiéter,d’ailleurs si ce n’est qu’un problème de clés ça peut se régler facilement non ? Cette histoire qui initialement se focalise sur la perte d’autonomie d’un couple vieillissant se laisse rapidement rattraper par un aspect corollaire du sujet : l’argent. Très présent dans le roman on le retrouve tout d’abord ben évidemment avec la problématique de l’héritage qui joue de façon larvée avec les non-dits pour ajouter de la tension sur les décisions que doit prendre la Famille concernant Grande-Mère et Grand-Père et par cela sur le roman lui-même. Mais, plus profondément encore, c’est à travers la singularité même de ce couple issu de familles pauvres qui a non seulement profité de l’ascenseur social des années soixante pour intégrer la classe moyenne mais a directement rejoint celle des grands industriels, par ce grand écart et cette carrière prestigieuse qui a fait leur fortune, moteur de leur pouvoir devenu objet de fascination pour toute la Famille, qu’il prend ici toute sa place. L’argent est à l’origine même du mythe de l’exceptionnalité de ce couple chez qui la richesse en vient à expliquer ou justifier le mépris de classe autant que l’originalité, l’indifférence aux autres autant que l’indépendance comme si ce monde supérieur était régi par ses propres règles. C’est la réussite du patriarche et du couple qui a symboliquement agrégé la Famille autour d’eux car chacun à défaut d’en avoir financièrement profité jusqu’à présent semble s’être dès lors considéré comme partiellement bénéficiaire de cette ascension sociale d’un de leur membre et indirectement éclaboussé par son prestige. Le Petit-Fils qui, face à cette fortune dont il doit hériter mais dont il a peu profité jusqu’alors, a des réflexes de lutte de classe incarne bien ce fossé que le couple a creusé entre eux et les autres mais aussi ces liens plus ou moins sains de pouvoir d’un côté, d’admiration et de reconnaissance de l’autre qui constituent le socle de cette famille où les inégalités sociales sont aussi déterminantes que les liens du sang. Il hait cette montre au poignet qu’il n’a vue que derrière des vitrines de luxe ou dans des films portée par des héros virils et triomphants, il la hait d’autant plus que cela l’impressionne encore, pense le jeune homme en regardant le vieillard fantomatique et absent au monde qu’est devenu son aïeul si fier un temps d’arborer sa fortune et son autorité à son bras. Dans ce texte court et incisif où il ne dédaigne pas l’ironie pour derrière le thème de la dépendance et de la sénilité brosser un portrait de famille décalé aux liens familiaux complexes où deux générations se confrontent sur fond d’inégalités sociales, Guillaume Collet fait, pour dire l’effondrement de la Grande-Maison et les ravages du temps sur le couple, le choix de l'originalité. Ainsi en est-il de sa façon de ne pas attribuer de nom à ses personnages centraux en ne les désignant que par leur place au sein de la famille (Grande-Mère, Grand-Père, Petit-Fils) et, poussant la logique à l’extrême, de sa volonté de désincarner complètement les personnages secondaires en ne les envisageant que dans leur dimension générique et collective (la Famille) et jamais individuellement. Peut-être ce traitement narratif d’une froideur clinique qui instaure autant de distance entre eux et nous qu’entre le couple de millionnaires et le reste de famille illustre-t-il aussi le manque de relations affectives existant entre les membres de cette famille qui ne semble polarisés que sur la fortune des vieux. Devant l’urgence à dire l’auteur a décidé de créer sa propre langue pour ne pas trahir cette réalité à laquelle lui-même a été confronté il y a quelques années. Le récit épuré, nu, sans noms, sans dialogues, émaillé de listes de mots séparés par des virgules et pourtant loin d’être dépourvu d’émotion, centré sur l’état des lieux de la dégradation de l’état mental de Grande-Mère et du délabrement physique du Grand-Père et mettant en arrière-plan les conventions sociales ou morales qui s’y rattachent et leurs effets sur l’entourage direct et indirect, finit ainsi par nous renvoyer chacun à l’essentiel du propos : est-ce un devoir moral de prendre en charge des parents auxquels rien, sauf la génétique, ne vous lie et que faire de cette injonction morale, sociale et familiale ? Mais aussi comment accompagner au mieux ceux que l’on aime face à la perte de leur autonomie ou leur dérive vers la démence sénile ? Dans ce saisissant huis clos où la réalité semble distordue Guillaume Collet, au plus près des émotions brutales et ambiguës qui nous étreignent face à un sujet universel sensible et douloureux qui nous laisse tous démunis, nous offre avec Les mains pleines un court roman coup de poing, syncopé, féroce, troublant, traversé par la douceur comme par la violence, pudiquement émouvant au détour d’un mot ou proche du rire face à la cocasserie d’une situation, qui laisse au lecteur des images fortes et la gorge serrée. Dominique Baillon-Lalande (20/01/25) |
Sommaire Lectures ![]() Christian Bourgois (Août 2024) 112 pages - 17 € ![]() Guillaume Collet, né en 1991 à Paris, est scénariste et lecteur. Les mains pleines est son deuxième roman. |
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