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Résumons, à grands traits, l’événement : une suite de faits survenus les 16 et 17 août 1893, pendant la période du battage et du levage du sel, ont dégénéré et conduit au massacre, par des ouvriers français et des villageois d’Aigues-Mortes, de travailleurs italiens recrutés par la Compagnie des Salins du Midi. Gérard Noiriel parle de premier pogrom de toute l’histoire contemporaine de la France. Après le massacre, des manifestations ont lieu en Italie et la tuerie commentée dans le monde entier. Un procès se tient à Angoulême au terme duquel les inculpés français clairement impliqués sont acquittés par des jurés sous la pression d’une opinion publique et d’une presse nationaliste et partisane. Le silence des salines s’ouvre sur le corps meurtri de Giuseppe Montana découvert par des soldats patrouillant dans les marais environnant d’Aigues-Mortes. L’homme ensanglanté, un Piémontais au visage effaré, se trouve pris en charge, soigné en hâte et renvoyé dans ses foyers où quelque temps après il se suicide. Aigues-Mortes offre aux regards, de nos jours, un lieu de villégiature tranquille. La mémoire historique mise en sommeil, Aigues-Mortes étale fièrement son patrimoine architectural, sa tour de Constance et ses monumentaux remparts, la Méditerranée à quelques encablures et de vastes espaces aux alentours des salines, voire des vignes. L’auteur nous en donne une description en suivant Florian Rossi, un jeune homme de vingt-trois ans, natif d’Aigues-Mortes, le principal protagoniste du roman, déambulant dans la région. Il travaille, pendant les périodes de vacances, comme guide dans la ville. Les touristes le suivent plus curieux d’architecture et moins attentifs à l’histoire de la cité, plus friands d’anecdotes distrayantes pendant les chaudes journées d’été que d’échos d’une histoire honteuse. Ce manque d’attention au passé chagrine Florian, étudiant en Histoire. La période estivale arrivée à terme, Florian ne retourne pas à Montpellier finir ses études. Las, il les a abandonnées. Les jours suivants, parfois, il sent l’obligation de plus en plus pesante de se justifier auprès de vagues camarades. Un trouble l’occupe, devient un malaise envahissant qui gagne du terrain. « Le diable en personne venait peut-être de poser une main amicale sur l’épaule d’un jeune homme isolé. » Les victimes de 1893 était le sujet de son travail universitaire pour son Master. Florian se sentait concerné par ses origines italiennes bien qu’aucune des victimes ne soit de sa parenté. Pour lui, l’intégration des immigrés italiens restait un mythe dont il voulait démontrer l’inanité par un rappel des événements des journées d’août. Le projet prometteur par son titre :"Aigues-Mortes, 1893 ; construction d’un nationalisme et renversement de la haine collective en valeur républicaine" laissait son directeur de thèse circonspect. Ce dernier fort peu encourageant reprochait un parti prit incompatible sous forme d’un réquisitoire exagéré contre la violence populaire. Les récriminations portaient aussi sur l’identification aux victimes contraire avec un travail de recherche scientifique. Il embrouilla Florian en évoquant des victimes symboliques. Cerise sur le gâteau, le titre provocateur risquait de déplaire au Doyen de la faculté. Un soir, sur invitation de son professeur et d’un de ses congénères historien réputé, la discussion porta sur le mémoire en cours de Florian. Les propos oiseux et alcoolisés des deux universitaires dissuadèrent Florian écœuré, dénigré, désarçonné de continuer son cursus. « Des Italiens lynchés par une foule chauffée à blanc. Ce n’est rien. Enfin pas grand-chose. Quant à la notion de massacre, je ne suis pas persuadé de la validité du terme. C’est un fait divers […] je ne crois pas que Pierre Bourdieu nous soit de quelque secours. » Florian, ne voulant pas vivre aux crochets de son père et répugnant à l’idée d’être considéré comme un fils prodigue, trouve un emploi d’éboueur. Apprentissage du déclassement pendant lequel, il fait la connaissance d’une magnifique jeune femme aisée qui élève des chevaux. Florian s’en remet à l’avenir pour une évolution sérieuse de leur relation marquée par son indécision. Philippe Cuisset donne à son personnage l’occasion de se confronter à différents milieux, soit professionnel, sportif ou relationnel. Autant d’occasions de constater, en relatant des événements d’un passé très proche vécus par procuration ou par lui-même, que sournoisement le rejet de l’étranger vit en tapinois, toujours euphémisé mais tenace dans une population pourtant la plus à même de partager des valeurs communes. Entre les chapitres contemporains, alternent les témoignages d’acteurs des journées d’août 1893, et leurs visions des événements. Le tempo d’une autre époque résonne dans le présent des mêmes tonalités abjectes. Le propos de Philippe Cuisset, outre de dédier Le silence des salines aux victimes de 1893, répond au désir d’interroger notre monde contemporain pour éventuellement y déceler une note d’espoir en regard d’un passé peu glorieux. La trajectoire chaotique de Florian laisse en suspens une réponse positive, repère les tendances individualistes encadrées par des discours xénophobes favorisant l’anomie, en un temps où les médias laissent s’épanouir un discours débridé. Michel Martinelli (22/01/25) |
Sommaire Lectures ![]() Anfortas (Janvier 2025) 158 pages - 16 €
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