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Kamel DAOUD

Il faut parfois trahir


« Et quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent. » Coran, versets 224, sourate Les poètes.
 « Je connus une curieuse douceur, une sorte de liberté m’allégeait, à mon corps couché sur le lit donnait une agilité extraordinaire. Était-ce cela la trahison ? » Jean Genet, Journal du voleur.
Deux citations posées par Kamel Daoud et qui délimitent assez bien son essai. Il faut parfois trahir mais trahir quoi ?

« Aujourd’hui en Algérie, l’arabité réactivée en inquisition exclut la diversité, le monde, l’universalité menaçante ; cet effet arrive en France et aggrave ses communautarismes ou consolide ses aveuglements et les ingénieurs de sa culpabilisation. Cette "identité" justifie son rejet du monde au nom de Dieu ou de la lutte pour l’indépendance algérienne, même révolue et toujours entretenue comme "présent". […] Les théologiens algériens et leur association puissante (les ulémas) ont réussi, grâce au contrôle des médias, des écoles et des champs éditoriaux, à façonner leurs pouvoirs.  Ils ont adoubé le mythe d’une identité arabe, seule arme censée combattre la francité et sa menace. Sa littérature a accompli de transformer une guerre contre la colonisation en une guerre contre la France, l’Occident et toutes les valeurs de la modernité. "La France est la mer des maux !" crie dans l’atemporalité redondante du mythe, l’une des figures thuriféraires de ce courant, cheikh Larbi Tibsi, un théologien. »

Voilà ce que trahit Kamel Daoud, cette arabisation de l’Algérie qui est multiethnique et linguistique. Il se déclare l’homme de mille livres et non d’un seul, de l’égalité homme-femme qui n’est vraiment pas un détail dans le monde arabe, condamne la colonisation mais pas la France, sa diversité et son universalisme, l’un allant avec l’autre selon lui, et défend bec et ongles sa singularité qui ne peut se dissoudre dans un "nous".
« Je me définis comme étant cette langue-là, le français dans cet écrit, car c’est une victoire. Le signe d’une blessure cicatrisée, la preuve que l’on peut gagner autrement que par la guerre.
J’ai décidé de toujours parler. Je n’éprouve aucun remords ni aucune amertume à lever mon stylo. On charpente le monde avec les mots.
Je ne suis pas séparé de ma patrie par la Méditerranée ni par la langue française.
La langue française décolonise mon âme des décolonisateurs en chef. Chez nous, c’est vrai, chaque fois qu’on a fait un "Arabe" et pas un "Algérien", on a fait un orphelin qui ira se venger des vivants. »

Bien sûr, cette fuite de l’arabisation, l’exil, ne se fait pas sans douleur. « Oui, l’inquiétude et la peur me prennent parfois. » Mais plus crainte que la mort, c’est la soumission. « Mais au-delà de ce sentiment, je crains d’être rattrapé, de faiblir dans ma liberté, qu’on m’amène, non pas à la vie, mais à la maison de la soumission. C’est une très violente et une très douloureuse expression en langue arabe : "la maison de la soumission". »

 Il faut parfois trahir est un très bel essai qui, à travers la douleur de l’exil, exprime tous les maux de l’Algérie par un écrivain vivant, moderne (qui ne veut pas être un martyr de l’arabisation en renonçant au français) et en appétit de vie et d’écriture.

Michel Lansade 
(30/06/25)    



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Gallimard

Collection Tract
(Mai 2025)
64 pages - 3,90 €









Kamel Daoud,
né en Algérie en 1970, écrivain et journaliste algérien naturalisé français, a obtenu le prix Goncourt en 2024 pour Houris.