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Carys DAVIES
Éclaircie
Le pasteur John Ferguson se rend sur une île battue par les vents, au large de l’Écosse, pour rencontrer l’unique habitant et lui proposer de quitter les lieux afin d’y installer un élevage de moutons ne nécessitant pas de présence humaine permanente. La mission est délicate et ne va pas se dérouler comme prévu… Le pasteur Ferguson a décidé de quitter l’église pour laquelle il travaillait afin de participer à la création de la nouvelle Église libre d’Écosse. En fin d’ouvrage, l’autrice précise le contexte. « L'histoire que j'ai imaginée dans Éclaircie se déroule en 1843, l'année de la Great Disruption, ce schisme au sein de l'Église presbytérienne d'Écosse lors duquel 474 de ses pasteurs (à peu près un tiers de leur nombre total) se rebellèrent contre le système du patronage, qui conférait aux grands propriétaires terriens d'Écosse le droit de choisir les pasteurs à qui ils confiaient les paroisses de leurs domaines. Ces pasteurs rebelles firent alors sécession pour fonder la nouvelle Église libre d'Écosse, abandonnant leurs presbytères et leurs églises pour tout recommencer à zéro. » Ce faisant, le pasteur perd sa fonction, son logement et ses revenus. Son épouse, Mary, a un frère dont le parrain Henry Lowie, riche propriétaire terrien, pourrait lui proposer un emploi en attendant que la nouvelle Église trouve des financements. Henry Lowie profite de cette opportunité pour réaliser un projet qui lui tient à cœur. Il s’agit d’évacuer de ses terres tous les petits paysans « dont le labeur assurait tout juste la subsistance, sans dégager aucun profit, ce qui n'avait plus aucun sens. » Dans la petite île dont il est question, on pourrait installer mille moutons. Le pasteur accepte la mission et dès les premières pages on assiste à son arrivée calamiteuse sur l’île, en pleine tempête, au risque de briser la barque sur les rochers. Il parvient tout de même à débarquer et s’installe dans l’ancienne maison du Bailly où il ne parvient pas à allumer un feu et donc ne peut ni sécher ses vêtements ni préparer un repas. En chapitres alternés, on découvre Ivar, l’occupant de l’île, qui vit là modestement avec une vieille vache et un cheval. Tout le roman est construit sur la relation étrange qui se construit entre les deux hommes, relation d’autant plus difficile que chacun parle une langue que l’autre ignore. Pourtant, cette relation a bien failli ne pas exister. Dès le lendemain de son arrivée, le pasteur est parti en reconnaissance aux alentours de la maison. En haut d’une falaise, il s’est engagé sur un chemin abrupt, a glissé et pris un envol involontaire vers une crique située bien plus bas. Quand Ivar le trouve, le pasteur est vivant mais en très mauvais état. Grâce au cheval, l’homme ramène le révérend jusque chez lui, le dépose sur le lit, soigne les plaies comme il peut. C’est avec humour que l’autrice fait émerger John de son coma. « Qu'aurait dit Adam Grant, le vieil ami de John Ferguson rencontré à l'université, s'il avait assisté à la scène ? […] Eh bien, pour commencer, le grand lecteur qu'il était se serait sans doute plaint de cette mode chère aux plus misérables romanciers contemporains d'infliger à leurs personnages des pertes de mémoire aussi catastrophiques que prolongées – qu'il aurait fort probablement qualifiée de piètre procédé narratif rendant plus compliquée encore une suite d'événements qui l'était déjà bien assez. […] Il est quasiment certain qu'il aurait dit à son ami John Ferguson de ne pas s'inquiéter – que son cerveau était probablement juste un peu enflé, et que dans les cas comme celui-ci, l'amnésie s'étend rarement au-delà de quelques heures, quelques jours tout au plus, durant lesquels il est tout à fait normal d'éprouver un certain degré de confusion et de perplexité. Soit exactement ce qui arriva à John Ferguson : tous les fils déconnectés de son être se réunissant d'un coup lorsqu'il se réveilla au matin du quatrième jour. Avec une pétillante clarté, il se rappela précisément où il se trouvait, pourquoi il était venu et ce qu'il avait besoin de savoir maintenant qu'il était là. » Une fois, le pasteur rétabli, on peut suivre la progression de la langue commune qu’ils élaborent, chacun disant à l’autre comment se nomme ce qu’ils voient ou ce qu’ils font. En fin d’ouvrage, l’autrice indique quelles sources l’ont aidée à concevoir le langage d’Ivar et fournit même un petit lexique. Le roman continue sur le mode de l’alternance. Certains chapitres sont consacrés à Mary, son passé, sa rencontre avec John (racontée aussi avec humour), ce qu’elle pense, ce qu’elle craint… Sur l’île, chacun des deux hommes se rapproche peu à peu de l’autre même si des secrets encombrent leur relation. Avant de trouver John, Ivar avait ramassé la sacoche de John avec le portrait de Mary que le pasteur y avait placé. Ivar qui n’a pas vu de femme depuis très longtemps, est tout de suite tombé amoureux de Mary au point de cacher le portrait. Difficile d’avouer ça à John. De son côté, le pasteur n’a pas envie d’expliquer à Ivar qu’il est venu sur l’île pour l’en chasser. Difficile de prévoir comment tout cela va se terminer d’autant plus que Mary, inquiète, ne va pas rester à se morfondre dans leur maison… La construction, l’écriture, les rebondissements, tout cela emporte le lecteur au fil d’un roman profondément humain où des êtres a priori très différents se rapprochent, se comprennent et s’estiment, font l’effort d’apprendre à communiquer et partager leurs intérêts. Bien entendu, la découverte de la nature est aussi au cœur de cette histoire dans cette île loin de tout qu’Ivar fait visiter à son nouveau compagnon. Un beau voyage, une belle aventure, un roman aussi passionnant qu’émouvant.
Serge Cabrol
(02/10/25)
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Lectures

La Table Ronde
Quai Voltaire
(Août 2025)
192 pages - 21 €
Traduit de l'anglais
par
David Fauquemberg

Carys Davies
a grandi au Pays de Galles puis dans les Midlands avant de partir aux États-Unis où elle a travaillé pendant douze ans. Autrice de deux recueils de nouvelles et trois romans, elle vit aujourd’hui à Édimbourg.
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