Retour à l'accueil du site





Irène KAUFER


Dibbouks



Ce roman est largement inspiré de la vie des parents de l’autrice.
Le point de départ du roman, c’est le mal-être exprimé par la narratrice : elle a souvent l’impression « de ne pas s’appartenir tout à fait », a la sensation « d’usurper non seulement une identité, mais une existence. » La solution serait de partir à la recherche de sa sœur Mariette, née pendant la guerre et exterminée tout bébé. La retrouver « pour lui rendre son âme. Et tenter de récupérer la mienne. »
Alors que ses troubles s’aggravent : sensation d’étrangeté, de dédoublement, de disparition, elle prend contact avec Solange W., une « psychorabbine » spécialiste des troubles des survivants de la Shoah et de leurs enfants. Selon Solange, la narratrice est sous l’emprise d’un Dibbouk, l’âme d’un mort errant qui s’incruste dans le corps des vivants tant qu’elle n’a pas obtenu réparation du tort qu’elle a subi. Et pour que cette âme retrouve la paix, il faut que la narratrice parte à la recherche de Mariette. Mais comment la retrouver ? Solange l’envoie chez Stefanie M., « la meilleure dans sa branche ». Et en effet, contre toute attente, Stefanie retrouve Mariette, une dame de quatre-vingts ans, bien vivante à Montréal. Et, chose inouïe, sur cette photo de Mariette, on voit, posée sur la cheminée, une photo parfaitement reconnaissable du père de la narratrice, pas un portrait ancien mais celui d’un homme âgé.
« Je me sentais à la fois soulagée et effrayée, comme en constatant qu’une maison qu’on croyait hantée l’est réellement et que le fantôme se matérialise devant vos yeux. »
Selon Stefanie, les deux sœurs ont été élevées et ont vécu avec leur père en parallèle. « Je sais que c’est impossible. Je suis une personne rationnelle, je n’ai aucune fascination pour les phénomènes paranormaux, je ne me soigne qu’avec de bons produits chimiques aux effets secondaires garantis, je ne crois ni au paradis, ni à la résurrection. Des vies parallèles, non, c’est tout à fait exclu. »
La narratrice prend contact avec Mariette qui l’invite à lui rendre visite à Montréal. Toutes les deux n’ont pas de mal à se reconnaître tant elles ressemblent à leur père. Mais le père de Mariette ne lui a jamais rien raconté, ni de ses origines juives polonaises, ni des circonstances de la mort de sa mère et Mariette ne veut pas en savoir davantage. Il a donné une éducation catholique à Mariette pour « ne pas s’encombrer avec ce passé », pour jeter « les fardeaux », « se fondre dans le paysage ». C’était un principe de précaution, au cas où…
Quelques jours après, Mariette accepte enfin d’évoquer la vie de son père et d’écouter le récit de sa demi-sœur. « Nos demi-pères ont commencé par vivre la même vie. Rien d’étonnant, bien sûr, même si j’espérais un écart, une faille, peut-être un frère jumeau clandestin qui pourrait élucider toute cette confusion. » Naissance dans le même village de Pologne, même enfance dans une ferme, l’ambition de devenir médecin rendue impossible par le numerus clausus imposé aux Juifs par la Pologne, départ à Prague pour contourner cette interdiction, renoncement aux études et apprentissage de la plomberie, mariage avec Stella, naissance d’une petite fille. Puis, mise en garde contre les déportations à venir par un soldat allemand. « Et là, soudain, les destins de nos pères se séparent. » Celui de la narratrice refuse de croire au pire, celui de Mariette prend la menace au sérieux et confie sa fille à Herman, le frère de Stella qui vit en Angleterre et supplie sa sœur de quitter la Pologne. Voyager à trois est trop dangereux : Mariette est confiée à des amis et rejoint Londres tandis que les parents doivent voyager de leur côté. Mais quatre ans plus tard, quand Sam les retrouve il est seul.
D’autres fantômes resurgiront du passé : Zofja, arrêtée avec sa mère à l’été 1942, assassinée quelques jours plus tard selon le mémorial de Yad Vashem mais qui est bien le prénom que portait Mariette jusqu’à son adoption ; Maria Galata qui a adressé une longue lettre au père de Mariette et qu’il a gardée sur lui jusqu’au dernier moment à l’hôpital.
A travers ce roman, drôle et bouleversant à la fois, Irène Kaufer rend hommage avec beaucoup d’esprit aux innombrables victimes, aux «  branches arrachées de son arbre généalogique ». Elle est comme un « arbre déraciné à la recherche de sa forêt d’origine ». C’est un livre dont on ne peut pas se détacher tant sa construction est habile. On devine la sincérité de l’autrice à travers le ton très juste des différents personnages. Écrit en 2021, il a été repris en collection de poche en 2024.


Nathalie ZAJDE

La patiente du jeudi


Cette année, en février 2025, un autre livre traite de dibbouks, c’est celui de Nathalie Zajde, La patiente du jeudi, également aux éditions de l’Antilope.
Nathalie Zajde est une psychologue proche de Tobie Nathan, ethnopsychiatre de renom. Mona Roze, sa patiente du jeudi, souffre de crises d’angoisse, de visions délirantes, d’échecs amoureux à répétition suivis de tentatives de suicide. Quand elle se met à parler en yiddish sous hypnose, ni elle, ni son psychologue ne comprennent pourquoi car elle n’a aucun lien avec le yiddish ni avec le judaïsme. Le personnage de Mona s’exprime dans un style direct de titi parisienne absolument jubilatoire. Elle raconte sans filtre ses déboires amoureux et sa vie professionnelle précaire de pigiste, c’est un personnage très attachant. Ses visions qui la submergent se répètent inlassablement : des femmes qui hurlent, des enfants qui pleurent, et les flics qui font monter tout le monde dans des autobus. Après ces visions, Mona s’évanouit.
L’autrice alterne les scènes avec Mona et les scènes avec Moyshé Rozenberg et Avrum Finkelstein, deux jeunes Juifs polonais qui fuient les pogroms. Nous sommes alors le soir de Noël 1932 et chaque année, dans tous les villages de Pologne, « pas de fête de Noël sans tuer des Juifs ». Les familles se regroupent dans les maisons, barricadent les portes et fenêtres, essaient de tenir jusqu’à l’aube. Au fil du récit, Moyshé et Avrum vont chercher à rejoindre l’Amérique mais la route est longue et semée d’embûches. À Paris, ils semblent avoir trouvé le bonheur : du travail, des épouses.
Cette construction en alternance n’a rien d’artificiel, elle est parfaitement synchrone avec l’évolution du roman et la pathologie de Mona. Quand les dibbouks apparaissent, le lecteur connaît leur histoire.
Quand Mona apprend qu’elle parle yiddish sous hypnose, elle enquête auprès d’un spécialiste de généalogie juive qui lui révèle que son arrière-grand-père était un Juif exilé à Paris, qu’il venait d’un petit village de Pologne et qu’il est mort pendant la guerre. Mona consulte aussi le Mémorial de la Shoah et découvre ce que son père ne lui avait jamais dit. La liste des déportés qui n’en finit pas. « Le pire, c’est les petits. […] Je n’arrivais plus à me détacher de ces murs où étaient fixés ces gens disparus, conduits à la mort, et je calculais leur âge au moment de leur déportation, trente-quatre ans, six ans, un an… J’avais envie de pleurer, je ne connaissais pas ces gens, mais c’était comme s’ils étaient liés à moi. »



Pourquoi aujourd’hui ces deux romans ? D’une part la nécessité de témoigner dans une forme plus attrayante et pleine d’humour, une façon d’alléger le propos. D’autre part, confronter un récit aussi fou et irrationnel que des esprits réincarnés, à la réalité historique de ces massacres de masse, n’est-ce pas une manière de montrer que cette réalité a dépassé la fiction, qu’elle continue à plonger dans la stupeur ceux qui n’ont pas pu ou voulu savoir ce qui s’est passé au siècle dernier, dans notre pays et chez nos proches voisins.

Nadine Dutier 
(25/07/25)    



Retour
Sommaire
Lectures









Danièle SALLENAVE, La splendide promesse
L'Antilope

Collection l'Antilopoche
(Août 2024)
224 pages - 9,95 €









Irène Kaufer
(1950-2022)

Bio-bibliographie sur
Wikipédia












Nathalie ZAJDE, La patiente du jeudi
L'Antilope

(Janvier 2025)
288 pages - 21,50 €






Nathalie Zajde
est Maître de conférences habilitée à diriger des recherches en psychologie à l’Université de Paris VIII Saint-Denis.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia