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Olivia DUFOUR


Veniceland


« Enzo Garaffo avait fait fortune dans l’immobilier sans que l’on sache très bien quand et comment. Il était devenu un homme d’affaires respecté et possédait un solide réseau au sein de l’État. Son élection trois ans plus tôt à la mairie de Venise, il l’avait obtenue après avoir sauvé un palais d’une vente à des Chinois et proposé de le transformer en musée de la Musique vénitienne. Les habitants avaient salué ce "patriotisme" […] Et voici que Venise à ses pieds lui procurait une certaine ivresse. »

Venise vit du tourisme et Enzo Garaffo, gonflé de son héroïsme, n’envisage aucun changement. Il s’emploie à donner le change et prodigue le sentiment d’agir contre l’envahissement touristique grâce à d’astucieuses communications jamais suivies d’effets. Mais Venise construite sur des piliers de bois s’affaisse régulièrement, sujette aux inondations liées aux phénomènes de l’acqua alta conjugués au réchauffement climatique. Le déversement du tourisme de masse et le comportement des estivants n’améliorent pas les choses, empoisonnent toute civilité même si le maire tient ces données pour négligeables ; il a même levé provisoirement l’interdiction des navires à gros tonnages qui traversent Venise pour conjurer les effets économiques néfastes de la pandémie. « Les croisiéristes ne représentent qu’une petite partie des trente millions de visiteurs annuels, on ne peut pas les accuser de constituer à eux seuls la plaie du tourisme de masse. » À ses yeux, un essor économique profitable constitue la condition sine qua non pour la survie de la cité, application de la fameuse injonction thatchérienne : "There is no alternative". Les restaurations rapides, burgers et pizzerias à la chaîne mais aussi les magasins de verroterie de pacotille importée de Chine et autres établissements hôteliers vident la cité de ses habitants par des expulsions ou par dépit, modifient la vie ordinaire des Vénitiens et anéantissent toute sociabilité. « Le tourisme avait retrouvé son niveau d’avant l’épidémie, le maire s’en félicitait, les commerçants recommençaient à prospérer et les habitants oscillaient de nouveau entre révolte et résignation. » Veniceland, un territoire en cours de colonisation impose petit à petit son ordonnance.

Journaliste et essayiste spécialisée dans le droit et la justice, autrice de plusieurs ouvrages, Olivia Dufour, amoureuse de Venise prend la Sérénissime pour décor de son premier roman. Au long de près de quatre cents pages, elle nous en fait la topographie documentée pour découvrir un peu de ses aspects méconnus et plus encore les risques de perdre un trésor bâti sur un pari. Elle offre un réquisitoire, laissant à ses personnages la charge de développer les différents éléments du dossier nuancé par leur position sociale : militant, intellectuel, fonctionnaire et même un prêtre. Son récit débute lors d’une canicule sévissant précocement pour un mois de mai, rappel des préliminaires de l’ère du dérèglement climatique dont l’essor progresse algébriquement.

Une brave touriste américaine tire sa valise à roulettes qui « racle le silence », une pollution auditive indisposant mais, maintenant, typique des lieux en guise de sérénades. Un obstacle barre sa chevauchée. Un tête sans corps git ensanglantée. Avisés, le commissaire Marco Santini et son adjoint débarquent promptement sur les lieux, étonnés. « Les crimes ont toujours été rares à Venise, sans doute parce qu’il est difficile de s’enfuir de cette cité cernée par les eaux. » La médecin légiste, Angelina Galliano, une belle femme, incarnation de l’Italie, aristocrate de surcroit originaire de Venise, avait choisi d’exercer sur son lieu de naissance. Elle n’avait pas besoin de travailler pour vivre. « C’était un acte militant. Une volonté de contribuer à ce qu’il demeurât dans cette ville, proche de basculer dans le parc à thème, des Vénitiens y exerçant un vrai métier, sans rapport avec le tourisme. » Après examen, elle pousse un soupir de soulagement et presque enthousiaste, elle apostrophe Marco en jonglant avec le sinistre objet d’une légèreté inattendue. Un masque annonce-t-elle. La nouvelle ne rassénère pas le commissaire pour autant. « Cette tête est la reproduction exacte du visage du premier étudiant disparu en avril » signale Marco. Mise en scène macabre pour une plaisanterie au goût douteux ou d’autres pistes sont-elles à explorer ? La vengeance d’un expulsé ou un déséquilibré en recherche de son quart d’heure de gloire ? Les investigations à peine commencées, très tôt un matin, Alberto, l’adjoint du commissaire réveille par téléphone son chef. « La place San Marco est recouverte de liquide rouge, le Pont du Rialto aussi. Le maire est informé, il exige un rapport complet avant midi. » Les services de la ville s’affairent au nettoyage avant le réveil des touristes. Ceux-ci connaîtront d’autres événements encore plus traumatisants les jours suivants. La panique gagne en intensité. Les tour-opérateurs enregistrent des désistements. La politique optimiste du maire est mise à mal, mais par qui ? Personne ne revendique ces opérations toujours plus spectaculaires dont l’écho se répand sur la planète entière et l’enquête piétine pendant que la canicule empire.

Pour Olivia Dufour le roman offre une liberté afin de guider le lecteur vers des émotions qu’un essai aride ne procurerait pas. Elle lui propose aussi de bénéficier d’un peu d’évasion. Veniceland se laisse dévorer même lorsqu’elle aborde des thèmes très sérieux. Ils n’enfreignent pas la lecture. L’écriture limpide aide un propos captivant entretenu jusqu’au bout sans ambiguïté. Dans Montagne magique, Thomas Mann ne procède-t-il pas ainsi sur des sujets lui tenant à cœur, en de longues diatribes ? Pour Olivia Dufour, donc, « il est urgent de réfléchir à notre rapport au tourisme, comme nous le faisons dans tous les domaines de consommation. » C’est très habilement qu’elle épingle, identifie et détaille des menaces réelles auxquelles les réponses officielles s’assimilent à un déterminisme binaire : ça ou rien ; un fétichisme bien ancré. Elle a su y mettre une dose de légèreté par le biais romanesque. Elle s’insurge contre la bonne vieille menace aliénante du marché roi dans lequel les êtres humains ne sont plus que des machines à optimiser et produire toujours plus. Contre cette situation fermée, des marges de manœuvre existent et leurs voies sont systématiquement décriées comme infâmes, utopiques et extrémistes aux sceaux de mots valises insanes. Est-il extrémiste, utopique, infâme de sortir de l’indifférence imposée ? Réagissons et ouvrons les yeux, ne nous laissons pas confisquer la beauté à notre portée !

Michel Martinelli 
(11/08/25)    



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Noir & polar








Boleine

(Avril 2025)
414 pages - 22 €














Olivia Dufour,
journaliste et essayiste,
est spécialisée dans les questions de justice.