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Tristan DUVERNE


La traversée des bois


L’action se déroule de Saint-Nazaire à La Baule en deux séquences mettant en scène une femme, fille d’ouvrier et épouse de garagiste, son mari qui s’éreinte au travail, fait de trop longues haltes au bar le soir avant de rentrer chez lui le cœur lourd et l’alcool mauvais, et leur fils unique toujours dans les jupes de sa mère. On est en 1966, l’enfant a six ans et sa mère, décidée à ce que ce garçon sensible et intelligent la vengerait de toute cette médiocrité et qu’à travers lui elle verrait l’aboutissement secret de ses ambitions d’évolution sociale, lui enseigne depuis son tout jeune âge les bonnes manières, les mots et gestes qui ne doivent en aucun cas sortir du foyer familial et les formules et attitudes qui pourraient lui permettre de s’immiscer chez les petits-bourgeois. En parallèle, elle l’aide aussi à se constituer une culture générale de base qui devrait lui éviter d’être assimilé d’office à son milieu d’origine. Si la mère ne lésine ni sur l’achat des livres ni sur celui des disques pour parvenir à ses fins, c’est sur le cinéma que tout particulièrement elle s’appuie. Parce qu’il est évident qu’elle-même est fascinée par le septième art et que, pour l’épouse confinée dans une existence faite de vexations et de frustrations, celui-ci représente à ce moment de son existence l’unique fenêtre sur le rêve, le monde et le plaisir qui en toute bonne conscience, car légitimée par l’éducation du petit, lui est accessible. L’étroite et singulière complicité qui se noue entre la mère et le fils lors de ces escapades clandestines dans le dos du père est, on le pressent, un des ingrédients majeurs de ce récit vu à hauteur d’enfant.  
Cette après-midi-là, après avoir vu Ben-Hur, l’enfant est pris d’une envie pressante à l’issue de la séance et son passage aux toilettes leur a fait manquer le dernier bus. Il leur faut désormais regagner La Baule à pied en prenant la route de la dune à travers la pinède. « Il est très tard ? » avait demandé l’enfant. Le car, à l’autre bout de la place, ne changeait plus de vitesse, s’éloignait en laissant seulement chuinter ses pneus sur la chaussée détrempée ; le raffut de son moteur diminuait. « Plus que tu ne penses ! » fut la réponse. Et elle l’avait prononcée avec cette vivacité qu’il connaissait trop bien, l’arrogance nerveuse et tremblante de la ménagère habituée aux éclats conjugaux, le ton affreux des femmes fortes et dévouées que la vie rompt tous les jours à ses accrocs de fortune, et qui doivent menacer de disparaître, de disparaître ou de tuer pour échapper aux coups, aux dégelées, comme disent leurs hommes dans ces cas-là, aux roustes, aux trempes, aux branlées ». La mère et le fils s’engagent sur le chemin. La traversée est longue, il fait plus froid. La rage et la haine au ventre, la mère s’avance broyant dans la sienne la main de son fils. Cette route qui les ramène chez eux, sa mère le lui a dit, elle est dangereuse. Le bois grouille de vie et dans l’obscurité des êtres rôdent en guettant leur proie. Les sens aiguisés par l‘inconnu et l’imagination nourrie des histoires que lui a lues sa mère, de contes, des récits du maître d’école mais aussi de ceux de la vieille catholique à demi-folle qui se mêle de catéchisme particulièrement portée sur la fornication et les frayeurs de l’enfer, le petit garçon triste se sent glisser dans un monde parallèle avec autant de terreur que de fascination. Quand le petit bonhomme n’en peut plus de fatigue, la mère le prend dans les bras pour éviter toute halte qui aggraverait leur retard et la colère du père. Elle accélère le pas et ne cesse de lui parler d’une voix forte faisant mine d’ignorer les signaux lumineux, les silhouettes d’hommes qui se déplacent autour d’eux en silence et les étranges bruits qui parfois s’échappent de l’obscurité. Qui sont-ils, que cherchent-ils ? L’un d’entre eux visiblement attendri par l’enfant s’approche d’un air protecteur et leur indique le plus court chemin pour sortir du bois et regagner la zone éclairée et habitée en toute sécurité. Alors que le petit à moitié endormi croit rêver sa mère lui faisant promettre qu’il n’a rien vu s’apprête à retrouver son foyer. C’est juste au seuil de leur logis que le rideau tombe sur cette longue première scène.
Quand il se relève c’est sur un nouveau tableau où l’enfant cette fois âgé de douze ans et toujours narrateur se retrouve dans une configuration nouvelle dans un duo père-fils venu se substituer au précédent et cantonné à l’intérieur de la maison familiale.

       Si le roman est peu épais on y retrouve cependant au détour d’un passage ou de quelques pages la question des rapports de classe, des préjugés, de la découverte de la sexualité, des rapports inter-familiaux, de l’alcoolisme et de la violence conjugale. Est-ce par simple dépendance affective envers la mère ou pour fuir ce présent toxique que l’enfant, au-delà du désir de sa génitrice qui ne voit dans l’éducation sociale et culturelle qu’elle lui impose qu’un moyen d’échapper à sa condition, se laisse happer si volontiers par cet ailleurs voire s’y réfugie non sans plaisir au point d’abolir au quotidien toute frontière entre le réel et l’imaginaire ? Un acte timide de rébellion larvée chez l’enfant qui rejetterait déjà en secret les injonctions sociales et morales à devoir se cacher ou paraître ce qu’il n’est pas ?
Dans ce roman atypique porté par la voix de l’enfant, tout est fait pour que chaque instant soit vécu au plus près du petit héros dans son intimité troublée et troublante. Ainsi dans la scène de la traversée de la forêt à la nuit tombante, tableau onirique objet d’un jeu d’ombre et de lumière aussi terrifiant que fascinant et d’une étrange dilatation du temps, Tristan Duverne replonge sans repères son lecteur dans l’épouvante de ses propres cauchemars d’enfant peuplés de sorcières et d’ogres avec cette fois la main du petit garçon triste serrée dans la sienne. C’est ce jour-là dans les pins que tout va se jouer, que les monstres et les fantômes de l’enfance vont lentement s’effacer pour lui donner la force et le courage de briser ses chaînes pour libérer l’homme qu’il sera. Le rythme du récit, lorsque La traversée du bois va prendre toute sa force initiatique, va accélérer, se faire haletant, comme pour donner plus de tension et d’intensité à ce moment décisif où le garçon naît à la sensualité, découvre qu’il n’est plus seul et qu’une nouvelle voie s’ouvre à lui. Plus tard, à travers les mots échangés entre le fils déjà adolescent et son père, la situation, d’emblée plus terre à terre s’inscrit dans un réalisme du quotidien en quelque sorte apaisé qui laisse la porte entrouverte sur une possible réconciliation entre le présent et le futur, la vie et l’imaginaire. 

C’est un objet fort singulier, par sa construction, son style, sa mise en scène cinématographique, son atmosphère, son onirisme et son mystère que Tristan Duverne ici nous offre. Mais au-delà de son originalité, ce qui donne à « cette traversée métaphorique qui voit un enfant passer des limbes de l’innocence à la conscience de son identité sexuelle », dans « cette allégorie d’une homophobie tenace et archaïque qui déchire la nuit et lève le voile sur des croyances encore à l’œuvre aujourd’hui » son incroyable efficacité, c’est la puissance évocatrice, sensorielle, émotionnelle, que l’auteur parvient à déployer dans ce roman étrange, aussi tendre que violent, qui vous saisit à bras-le-corps pour ne plus vous lâcher qu’à la fin, conquis, bousculé et envoûté. Une belle découverte.

Dominique Baillon-Lalande 
(10/01/25)    



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Lectures







Tristan  DUVERNE, La traversée des bois
Maurice Nadeau

(Septembre 2024)
112 pages - 17 €











Tristan Duverne,
romancier, est aussi
nouvelliste et scénariste.