<
Retour à l'accueil du site





Clotilde ESCALLE

Jérôme, tout au bord



La dérive, la terreur, l’oubli, un guignol bandant. Voilà ce que je suis et ça mérite un cri terrible, celui du corbeau noir, Artaud, la face en un poing ramassé, la bouche écorchée par les mots. À se sucer les dents, les os. Frères humains, etc.

La narration a beau se faire à la troisième personne, Jérôme se parlant sans cesse, le lecteur finit par entrer dans son théâtre mental qu’il couche sur des cahiers où il mesure ses ratages, ses vies avortées, ses vocations aussi farfelues que les élans d’un jeune chien gambadant le museau en l’air ou aboyant dans le vide. Animal, il restera, organique, pas comme au théâtre, dans l’élan d’une transe, mais comme de la chair terreuse.

Jérôme est resté collé à la glaise, au bord de sa vie. Après une courte jeunesse à Paris, de vagues études de lettres, des amours sans amours, du théâtre sans flamme, il revient vivre à la campagne avec sa mère veuve de ses deux maris. À la mort de cette dernière, ne gardant que le strict minimum, il se débarrasse de tous ses meubles à la ressourcerie du coin, et va s’y installer, des heures, dans le fauteuil maternel, un décor reconstitué, à vendre.

Jérôme n’aime pas la campagne. Il se terre chez lui. Il n’aime ni les vaches ni ses voisins. Quand la saison de chasse se termine, il ose sortir et marche beaucoup. Il y trouve un certain mieux être : la poitrine se desserre.

Il dort beaucoup et remâche sa vie avec les plats que lui livre un jeune agriculteur. Il mange sans faim et décrit dans ses cahiers le village et ses habitants avec sarcasme, il y écrit aussi ses souvenirs avec aigreur, tout en abrégeant toutes ses velléités d’écriture, en les ponctuant régulièrement d’etc.

Un immense sentiment d’absurdité, de mal de vivre, l’étreint souvent. Au fil des jérémiades de Jérôme Veulin, le bien nommé, on entrevoit l’enfant mal traité, mal aimé, apeuré, qui n’a jamais osé vivre et si l’on ne ressent aucune sympathie pour la veulerie du vieil adulte grognon, on a pitié de l’enfant « assassiné » au fond de lui.

Que faire de l’émotion, sinon l’épuiser en marchant ? Comme une marionnette animée jusqu’à la pierre tombale. […] Pourquoi ce fatras, la durée embarrassée d’une histoire trop courte ? […] Pourquoi du rouge sous les paupières fermées et cette mémoire des choses les plus insignifiantes ? le placard où maman m’enfermait de longues heures ? parfois la cave ? je sortais de là les yeux écarquillés, comme si je m’échappais de moi-même. Et quand je revenais, je me coinçais dans la gorge hurlante de l’enfant, j’attendais.

Un roman cruel, qui met en scène impitoyablement un pauvre pantin malheureux qui, au plus fort de sa désespérance, à défaut de crier, va littéralement manger de la terre, en attendant la mort.

Sylvie Lansade 
(26/03/25)    



Retour
Sommaire
Lectures








Fables fertiles

(Janvier 2025)
208 pages - 18,50 €








Clotilde Escalle,
nouvelliste, romancière, dramaturge, a déjà publié une douzaine de livres.

Bio-bibliographie
sur son blog :
clotilde-escalle.com