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Daniel FLEURY


Zoltan Zékator et Joseph Staline mangent des artichauts


Tout commence à Paris au musée Guimet par une mystérieuse rencontre entre Adinolfa, ancienne femme légère que les années et le désir non comblé d’enfant ont poussée à l’obésité, et Anândo, Tibétain spécialiste de culture himalayenne. Tandis que Grégoire, un nain peintre à ses heures et héritier d’une sucrerie à Senlis que la femme plantureuse a épousé pour sa fortune, jette un coup d’œil sur les œuvres qui l’entourent, Adinolfa et Anândo s’échangent en toute discrétion une enveloppe pleine de dollars contre un courrier de Sangarra, lama tibétain frère d’Anândo, qui confirme la possibilité d’adopter un orphelin de dix ans nommé Attisha et indique le mode opératoire pour le récupérer dans la ville religieuse de Kum-Bum. Folle de joie, Adinolfa s’organise aussitôt pour atteindre au plus vite le Tibet entraînant son mari récalcitrant dans ses bagages.

Ce n’est pas ce périple pour atteindre Kum-Bum, expédié en quelques lignes au chapitre suivant, qui fera sujet mais les incroyables aventures qui du Tibet en Mongolie les attendent pour retrouver et récupérer ce garçonnet qu’ils n’ont pu jusque-là entrevoir qu’une seule fois à leur arrivée sur place. Ils apprennent en effet qu’Attisha en qui Sangarra a débusqué le Tulkou (réincarnation) du très vénéré Niying-Sang serait en péril car nombreux sont ceux qui par jalousie, par dévotion ou par intérêt s’intéressent de trop près à lui. Tout particulièrement les Anglais qui voient d’un mauvais œil grandir la rumeur d’une réincarnation de ce lama anglophobe qui avait par le passé fragilisé notablement leurs affaires quand une bonne part de la population l‘avait rejoint pour dénoncer l’appropriation de la mine d’argent par les étrangers, ses conditions d’exploitation et sa dangerosité pour la santé. Il faut réagir vite. Sir Attkinson, qui ne peut pas courir le risque que ce Tulkou reprenant le flambeau du grand lama vénéré réveille la défiance de la population locale envers la mine, ourdit alors un plan machiavélique. Dès le lendemain, il embauche comme exécutant direct Marmaduke Blount, un Anglais alcoolique en pleine déchéance, chargé d’insulter Attisha et de provoquer le désordre dans l’espace public à chaque fois que celui-ci s’y trouve. Par sécurité, il confie en même temps à Jean-Vladimir Tchou, un colporteur et espion polyglotte appartenant à son cercle de connaissances, une mission de contrôle rapproché de l’exécutant.

Immédiatement alerté Sangarra décide de mettre Attisha à l’abri. Ils vont fuir en profitant discrètement du caravansérail du prince Wong qui chaque année conduit des pèlerins mongols à la fête du dieu Tzong-Kapa à Kum-Bum et doit prochainement revenir en Mongolie. C’est l’aveugle qui comme toujours servira de messager pour avertir Adinolfa. De son côté Zoltan Zékator (orphelin géorgien ayant croisé Staline au séminaire de Tiflis dans sa jeunesse avant de devenir tour à tour maçon, voleur et espion) qui attiré par l’odeur de l’argent a profité de sa connaissance du français pour proposer au couple d’adoptants dès son arrivée à Kum-Bum son assistance, leur propose de solliciter le prince Wong dont il est parfois le partenaire d’échecs de les accepter dans son caravansérail. Le réflexe prudent du prince fut d’abord de refuser pour ne pas se fâcher avec les Anglais mais face à la plaidoirie de la future mère éplorée et surtout à son charme voluptueux il finit par accepter. C’est alors un long road trip pavé de dangers, d’embûches, de colère, de découragement mais aussi d’espoirs, de surprises et de découvertes que jour après jour nous serons appelés à suivre fiévreusement. Un zeppelin, à l’équipage exclusivement féminin, survole le théâtre de ces intrigues ...

Après de nombreux rebondissements plus incroyables les uns que les autres qui règlent successivement leur compte à tous les méchants du roman (qui ne sont pas toujours ceux que l’on prenait pour tels), c’est sur un dénouement heureux pour trois d’entre eux alors séparés par quelques milliers de kilomètres que, dans un dernier chapitre et un court épilogue relevant de la pure magie, Zoltan Zékator et Joseph Staline mangent des artichauts se referme.       

 

                       Si ce voyage est long la brièveté des chapitres qui le racontent, l’accumulation à un rythme effréné de scènes et d’événements rapportés dans un désordre savamment calculé ne nous laissent pas le temps de souffler et nous font entrer à notre tour dans cette course-poursuite délirante où on ne sait plus qui manipule qui, ni celui qui ouvre ou ferme la marche.

Daniel Fleury s’amuse ici à nous surprendre, nous bousculer, nous désorienter, nous perdre avant de vite nous rattraper par la manche le sourire en coin pour nous positionner aux côtés d’une Adinolfa qui passe d’une folle fureur de vivre à l’angoisse de ne jamais parvenir à serrer son fils dans ses bras en un instant. Car dans cette farce éminemment réjouissante et délirante l’auteur ne se contente pas d’enfiler les péripéties les unes après les autres de façon décalée et foutraque mais s’appuie aussi sur des personnages qui au fil de ces aventures se dessinent et s’épaississent. Adinolfa la femme ridicule, égocentrique, cupide, autoritaire, méprisante et odieuse avec son mari du début du roman parvient ensuite par nous toucher par sa naïveté, la force de son désir d’un enfant à aimer, son courage et sa combativité. Grégoire, le nabot comme elle l’appelle, figure de la victime consentante, faible, peureux, frustré, amer, indifférent aux autres et à ce qui l’entoure, glisse progressivement à celle d’un homme reclus, jaloux et malsain dont on a l’impression que ses rencontres avec Zulma, cette amie d’enfance disparue brusquement dont il a fait sa chimère et son esclave sexuelle dans un monde réinventé où il la convoque pour assouvir ses fantasmes, effacent progressivement le monde extérieur. C’est finalement l’image d’un personnage ambigu à la fois victime et bourreau dans le passé et amoureux comblé et heureux futur papa au présent mais dans les deux cas pareillement autocentré qu’il nous laissera au final. Dans ce roman des excès envahi par la violence, la sexualité, la cupidité et le désordre, le prince Wong vient incarner l’honnêteté, la générosité, la sagesse et la stabilité. Les amazones du zeppelin Zéphyra menées par Olympe la lanceuse de couteaux et Natchinka la jeune femme généreuse aux trois maris qui représente ici la bienveillance et l’amour universel, mettent nettement le sexe féminin à l’honneur.

La forme aussi est ici singulière. Le narrateur y interpelle en direct ses lecteurs pour partager avec lui ses doutes stylistiques, le prendre à témoin ou donner son opinion sur ses personnages ou ses incertitudes quant à leur devenir, donnant la fausse impression d’inventer son histoire en direct pour tisser une connivence plus étroite avec chacun. Pour une fois encore taquiner son lecteur, Daniel Fleury use et abuse également des jeux de mots, fait cohabiter dans la même phrase un langage soutenu et des expressions triviales et, plus audacieux encore fait fréquemment appel à l’énallage (figure de style qui consiste à substituer un mot à un autre ou une forme grammaticale à une autre) pour nous surprendre ou nous prendre en défaut d’attention. Si on se laisse prendre à cette démarche ludique de l’auteur on y prend vite goût et le plaisir de la lecture s’en trouve renforcé mais à la mesure des plus de trois cent cinquante pages du roman ce challenge pourrait aussi décourager certains amateurs de lecture fluide et confortable. 

L‘éditeur dans un bandeau aussi loufoque que le titre même du livre et son contenu mentionne « Comme son titre ne l’indique pas, ce roman est un western tibétain ». La boutade surprend. Mais si pour s’amuser on filait cette affirmation et y regardait de plus près, on pourrait effectivement regrouper Zoltan Zékator et Joseph Staline mangent des artichauts et certains westerns dans la catégorie action/aventure. Tous deux sont aussi habités par la violence, se construisent sur un rythme rapide avec des poursuites, de la ruse, des traîtres et des pièges, des attaques, des blessés, des actes de bravoure, un rapport de force entre des conquérants et des sauvages (Indiens ou Gologs), des viols, des enlèvements, des emprisonnements, des évasions et même s’il est difficile de superposer au Grand-Ouest américain les plateaux, les sommets, les lacs, le désert et la steppe du Tibet, on peut admettre que les deux présentent de grands espaces naturels et que Indiens et bouddhistes ont entretenu avec la nature un lien fort que l’on perçoit aussi dans ce roman. Enfin western et Tibet ne peuvent s’envisager sans chevaux et Natchinka est dans ce récit admirée pour son adresse à les attraper au lasso.  

Au fil de ses divagations narratives et de ses rebondissements fantaisistes, cette comédie burlesque sophistiquée et inventive aussi foutraque qu’ébouriffante écrite par l’auteur avec malice et complicité garantit à la fois le divertissement et le dépaysement. Un pari audacieux très réussi.

Dominique Baillon-Lalande 
(13/03/25)    



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Daniel FLEURY, Zoltan Zékator et Joseph Staline mangent des artichauts
Champ Vallon

(Août 2024)
352 pages - 24 €