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Comment les livres ont gâché ma vie « J’ai vérifié dans mon journal, et c’est un 19 juin que l’appartement de Didier a brûlé. » Cela aurait pu être celui du narrateur, aussi ! Un ami, Laurent, lui téléphone de son balcon voyant des flammes surgir de l’immeuble du narrateur, heureusement en week-end à la campagne avec Alice, sa compagne, et leur fils. Finalement, en appelant Joseph, le narrateur apprend qu’il s’agit de l’appartement de Didier. Pas de doute l’appartement de Didier où s’empilent dix mille livres a pris feu. La cigarette en chutant du bec a sûrement provoqué l’incendie du vieux garçon de soixante ans récemment opéré du cœur, probablement surpris par un malaise vasculaire. « Les livres ne sauvent pas. » Leur nocivité létale devient contagieuse avec des signes avant-coureurs. De son appartement, notre narrateur pouvait regarder de temps en temps celui de l’autre côté de la rue. Dans l’encadrement de la fenêtre se découpait son occupante, Anne P., une ancienne élève des Beaux-Arts de Lyon. Cette omniprésence distante devenue familière, première fêlure presque imperceptible avec le monde, lui fait penser à celle d’un animal de compagnie, jusqu’au jour où il ne l’a plus jamais perçue. « J’ai vu apparaître dans son salon Manuel, un libraire de collection qui avait son stock et une galerie à deux numéros de chez nous. » En discernant Manuel avec une pile de livres dans les bras, le narrateur apprend le suicide d’Anne. « C’est ce jour que j’ai vu ma mort. Tous ces livres, tous ces livres étalés le long d’un mur comme un peloton d’exécution, me montraient la voie. Anne P. s’était tuée dans une solitude assourdissante, j’avais mis sept mois à le découvrir, et nos livres, nos goûts me criaient que j’aurais pu alléger cette souffrance si je lui avais fait signe au lieu de la regarder de derrière ma fenêtre. » Coup de théâtre, Didier n’est pas mort ! Rencontrant le narrateur, il lui avoue, comme un soulagement, avoir eu trop de livres et se sentir plus léger. La réflexion résonne avec une tonalité révélatrice chez le narrateur confirmant ce qui était latent, à savoir la présence morbide de tant de livres. Le narrateur est journaliste à Rock&folk. « L’écriture cette sale manie. "Je me suis rendu compte que j’en avais trop" était une phrase de prophète. » Autre signe de cette nocivité, les punaises de lit ont envahi la bibliothèque autrefois fierté du couple. Le signal est violent. « Et j’ai entrevu la solution pour la première fois : tout brûler. Brûler ce que j’aimais. » Les livres bourrent souvent tous les espaces libres, saturent notre quotidien, encombrent nos esprits d’impressions. « Des impressions surtout. C’est ce qu’un livre peut laisser de meilleur, une impression, comme une ex. ou un fantôme. » Avant le dégoût, les livres aguicheurs font sourdre une histoire d’amour avec le lecteur. Conquis, il élève un sanctuaire, les bichonne sur des étagères et exhibe sa foi. « On était fier de notre bibliothèque. L’un des premiers meubles achetés en emménageant dans cet appartement. […] Les livres étaient le lit de mon âme et c’est peut-être là le vocabulaire d’un homme de l’époque de Schubert, mais jamais je n’aurais pensé que ce goût puisse se retourner contre moi. » À force de prosternation, l’autel devenu lieu d’aliénation demande une allégeance de plus en plus pesante et étouffe la vie « Que les murs craquent, cèdent, que cette réalité explose, qu’il se mette à en couler un magma, mi-organique, mi-pierre bouillie, la matière secrète dont serait le monde. Je voulais voir sa gueule, sentir sa chaleur et que ça me dissolve, m’éparpille pour enfin être délivré de l’horreur. C’était cela que j’attendais des livres. Pas qu’à leur contact se mettent à résonner cette partie déjà morte de moi, ce côté gauche que je sentais sombre et froid. » Cependant notre narrateur se consacre, avec une foi chancelante, à l’écriture d’un énième roman quand tous les précédent furent refusés, tout en décidant de ne pas le faire paraître. « Puis, il y eut ce mail. Car le diable sait choisir son moment pour se rappeler à nous. Un éditeur ou une éditrice, qu’importe, m’a félicité, une réponse que je n’attendais plus, cela faisait tellement longtemps. […] Les livres ont gagné. Les livres m’ont attaché. Ils m’ont mis cette idée en tête, m’ont fait signer ce pacte. Même le diable n’exige pas autant. » Finalement, pour les sauver, il a fallu congeler les deux mille livres. « On change tous d’avis. Didier aussi d’ailleurs. Finalement, "il n’en avait plus trop". » Le narrateur lecteur écrit des articles dévorés par Didier admiratif qui réapparait épisodiquement, amical, donnant de ses nouvelles depuis une maison de santé. « Un projet d’aller voir Didier est né. À cause d’un ami qui a dit : "Tu sais que cette histoire, ça ferait un livre". Oui, je l’avais compris, et il m’en fallait moins pour oublier la honte et laisser la maladie prendre toute la place. » Aidé d’une plume alerte et vigoureuse, Thomas E. Florin, en moins de cent pages raconte ces instants de flottement nihiliste, en équilibre sur une ligne de crête indicible. Le narrateur se remémore des pans de sa jeunesse. Ils imbibent le cours d’un présent quelque peu tortueux qui entretient un nostalgique amour des livres. Des périodes empreintes d’un total vague à l’âme déstabilisent le quotidien, hier banal, du réconfort d’une lecture et oblitèrent la foi d’autrefois en rendant l’avenir inconsistant et même Didier invisible, pourtant responsable au départ de la crise. Sans lui, le narrateur se serait-il mis à haïr les livres ? Aurait-il persisté dans l’écriture ? L’auteur, Thomas E. Florin publie un roman provocateur, Autodafé : comment les livres ont gâché ma vie, œuvre d’une étonnante fiction, mi-figue mi-raisin d’une autodérision ou énigmatique bilan amer et intime d’un amour consigné dans un journal ? « Nous avons fait de notre mieux. Le temps est simplement venu. Alors la nuit tombe et je me souviens que c’est la nuit que je les ai le plus aimés. » Lire est aussi une façon indispensable, peut-être pas exclusive, d’entretenir la vie et non pas une esthétique gratuite de la vie. Difficile d’haïr les livres sans évoquer, de nos jours, le risque de quasi-désinformation combiné à celui catastrophique de perdre tout esprit critique. On pense à un dessin humoristique de Sempé qui campe deux vieux messieurs dans une pièce regorgeant de livres sur des étagères surchargées. Ils encombrent tous les meubles et s’étalent aussi sur toute la surface du sol. Le propriétaire des lieux s’exclame : « La culture… la culture… À un moment donné, je me suis dit : "Mais vivons que diable !" Alors j’ai fait un livre. » Michel Martinelli (05/03/25) |
Sommaire Lectures ![]() Le Gospel (Février 2025) 90 pages - 10 € ![]() Thomas E. Florin est journaliste et musicien. Autodafé est son premier livre publié. |
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