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Julien FREU
Hors la brume
« Ainsi commence l’affreuse comptine.
Croc, croc, croc, mon tout petit oiseau
Tu mangeras l’âme des morts. »
Ainsi commence le roman par un affreux meurtre, bien sale. « L’homme était lové dans la brume, les deux mains posées sur le volant, le véhicule à l’arrêt sur le chemin de terre. Il dominait la vallée. L’homme était un oiseau de proie immobile… »
Celie et Daniel, venus faire l’amour près du lac (dans la brume), meurent dans la Mercedes 200 D, une balle dans l’œil, le crâne fracassé à coups de marteau et disposés dans une orientation visible, quoique incompréhensible.
Tandis que la rumeur enfle à Herrières (une ville imaginaire), que les adolescents s’agitent autour du lycée et de la camionnette blanche du fleuriste, trois policiers enquêtent. Le commissaire Ariel Lanecquer, deux inspecteurs, Hervé Dantre et Léon Marvin, trois policiers qui sont un peu dans la brume. Le premier, malade, fuit la douleur en jouant aux échecs avec son jeune voisin, Alexandre. « Alexandre était en retard. Le commissaire Ariel Lanecquer l’attendait dans l’ombre. Son dos était collé au mur de la terrasse le plus loin possible de la lumière […] Le commissaire avait arrêté de se peser chaque matin. À moins treize kilos, il avait considéré que la chose n’avait plus d’importance […] Ariel Lanecquer était en train de se dissoudre et, pourtant, il ne cessait de descendre plus bas. La douleur se dissimulait, en ce moment même. Elle était juste là, tapie, prête à le ronger comme de la soude. Si Alexandre n’arrivait pas, il devrait se réfugier dans l’obscurité de son bureau, au sous-sol de la maison. » Dans les crises aiguës, Ariel a des visions, voit des cadavres, le ramenant au meurtre des deux adolescents, à une série de crimes.
Hervé Dantre a des problèmes de couple avec sa femme Claire, surtout depuis qu’elle a eu une semi-aventure avec un jeune médecin. Léon, lui, a toujours sa flasque de gin à portée de main. C’est l’entraîneur de foot des juniors et ne voit le monde (et son métier) qu’à travers le foot. Comme adultes, il y a encore Jean-Pierre Wiriez, le père d’Alexandre, le directeur de l’usine d’Herrières qu’il veut fermer. Face à lui, Gabriel Eckiel, dit Geronimo, père de Joachim et de Daniel assassiné au début du roman, qui n’entend pas être licencié sans combattre.
À côté de ces adultes, des adolescents, Matt le sauvageon, le nul au lycée qui sera aidé par le premier de la classe, Joachim, qui n’arrête pas d’écrire des histoires, Alexandre qui a décidé de se réinventer, ou encore Licia, qui rêve de finir ce que sa sœur assassinée était venue faire au lac, des adolescents qui se cherchent, s’opposent aux adultes, découvrent l’amour physique, le tout à une époque où grunge et skin s’affrontent, les années 90, comme l’indique le roman : « Première partie, 1994, le pays secret ».
Hors la brume contient plusieurs romans qui se marient très bien. Il y a, bien sûr, le thriller fantastique que ne renieraient ni Raymond Chandler ni Edgar Poe, mais aussi un roman que je qualifierais d’historique et nous plonge dans les années 90 par la mode, la musique, le skate, le football de cette période et des faits divers comme la prise d’otages de l’avion de l’aéroport d’Alger ou encore les ouvriers désespérés qui menacent de faire sauter leur usine, et évidemment la politique, l’élection de Jacques Chirac ou le FN qui remporte ses premières municipalités. Cela nous amène à un roman social avec un drôle de face à face entre le directeur-liquidateur et Geronimo l’ouvrier combatif.
Enfin c’est un roman sur l’adolescence, période de brume, où l’on voudrait être soi mais on cherche ce "soi".
Tout cela est tissé, chaîne et trame, en un magnifique roman noir, bien sombre, mais où dans l’ombre il y a l’espoir.
Michel Lansade
(07/08/25)
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Noir & polar

Actes Noirs
(Mars 2025)
336 pages - 22,50 €
Version numérique
16,99 €

Julien Freu
est né en 1978. Hors la brume est son quatrième roman.
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