![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
Retour à l'accueil du site |
|
Le groupe s’était formé fortuitement lorsque l’un d’entre eux, dans le cadre d’un séminaire de psychologie, avait eu besoin de cobayes pour une expérience sur le leadership en les repérant à la cafétaria. « Et ils s’étaient tous bien pris la tête, avant de trouver la voie de la coopération. Leur complicité, née ce jour, était restée intacte durant toutes leurs années d’université. » Puis, chemin faisant, chacun a suivi sa voie et les liens se relâchèrent. Cependant, ils reçoivent une invitation de la part de David pour se retrouver. Chacun s’y rend sans conviction. Le narrateur profite du trajet les menant au rendez-vous pour retracer leur parcours et donner ainsi un aperçu des personnages, tous ayant été étudiants en sciences humaines. L’esquisse des portraits, rapide mais édifiante pour chacun, brosse des personnalités issues d’un moule commun dont les trajectoires des uns des autres se modifient sensiblement au fil des années, gardant à l’origine, aux dires de David, d’avoir été plus ou moins de gauche. Depuis, de nouvelles problématiques, écologie, numérisation, uberisation etc., sont apparues. Trente-cinq ans plus tard, leur appréhension du présent, avec l’apprentissage de la vie et leurs convictions de départ, apparaît souvent en décalage, voire contradictoire avec le regard des nouvelles générations. Lorsque Nicolas, le haut fonctionnaire qui gère la pénurie dans son service, retrouve ses camarades, il surprend Ivo et Louis dans une conversation déjà très animée. Ivo, ex-trotskiste, a le sentiment d’être passé à côté de sa vie et craint la critique de ses compagnons de jeunesse au regard de ses convictions d’antan. Engagé par une Maison de la Laïcité d’une ville de province, il est devenu climato-sceptique et « favorable à une politique d’immigration sévère assortie de frontières étanches et bien gardées. » Pour lui, c’est la seule manière de protéger la classe ouvrière et combattre l’islamisme. En totale opposition, mais toujours donneur de leçons selon Nicolas, Louis tente de réfuter Ivo. Louis, travaille pour une ONG active au Togo. « Tu m’amuses dans ta posture d’homme blanc de 55 ans, prompt à protéger sa sécu des hordes de barbares. Mais mon gros, la sécu, c’est sur le compte du Congo qu’on se l’est payée. Ton confort, c’est la sueur de l’homme noir qui te l’a offerte. Tant que tu n’auras pas intégré la responsabilité de l’Occident dans le drame qui étreint le Sud […] tu ne feras qu’approfondir le fossé entre les cultures. » Militant toujours actif, « à force d’être seul à avoir raison, David avait fini par se sentir en danger, épié, menacé par tous les collaborateurs de l’ordre établi. » Il s’apprête à donner le motif de cette rencontre tout en s’étonnant de ne pas voir Étienne, toujours en retard mais, fidèle à lui-même, il arrive après l’explication. Étienne poursuit une carrière professionnelle hors norme, comme directeur en de nombreux secteurs tout en n’y connaissant strictement rien en chacun d’eux. Pour se faire engager, « son secret, c’était l’absence absolue de doute [...] Il répondait toujours par l’affirmative et était sincèrement persuadé de dire la vérité. [...] Malheureusement, Étienne détestait diriger. » Quelques jours avant cette réunion, David a été contacté par Selana, le seconde épouse d’Eddy. Les trois mousquetaires sont quatre, la bande de cinq reconstituée par David compte un sixième homme, Eddy, une sorte de pièce rapportée au parcours académique atypique. Il avait gagné ses galons universitaires grâce aux cinq copains qui apportaient leur contribution par leur spécialité à son cursus. Eddy possède une intelligence au-dessus de la moyenne, assimile vite, enrichissait les contenus par une touche singulière, réussissant ses examens. Il s’était éloigné du groupe, devenu, lui aussi, climatosceptique et avait glissé vers bien d’autres dérives. Eddy a deux fils, Virgil et Lucian, de son précédent mariage avec une Moldave. Ses enfants joueraient, à présent, un rôle dans le trafic de véhicules volés destinés à l’Europe de l’Est. L’affaire aurait mal tourné avec les commanditaires, des Albanais. Depuis ils ont disparu, tout comme Eddy, parti à leur recherche. Même si Étienne ne l’aimait pas trop à cause de ses manières grossières et le considérait comme un vieux grincheux, pour David, « Après ce que l’on a fait pour lui il y a trente-cinq ans, on ne va pas gâcher la marchandise, non ? Bref, je me suis dit qu’on pourrait mobiliser nos intelligences, nos réseaux et notre temps pour tirer un vieux copains du pétrin. » Chacun fait sa petite enquête. Les infos, une fois regroupées, pas de doute, Eddy court un grand danger en se frottant à une mafia sanguinaire. Ils décident de partir en Albanie en Combi VW, véhicule reconverti de l’armée belge, âgé d’au moins vingt ans. Les discussions pendant le voyage font ressortir l’hétérogénéité du groupe mais aussi sa solidarité. « ils s’étaient lancés dans une expédition dangereuse sans y être le moins du monde préparés. Ils mangèrent en silence, des boîtes de haricots cuisinés accompagnées de saucisses de veau. Aucun d’entre eux n’aurait pu dire, à ce moment précis, pourquoi il s’était lancé dans cette improbable croisade. » Leurs compétences en matière de criminologie, égales à celles d’Étienne, pouvaient se résumer à l’adoption de méthodes récoltées en regardant des séries télévisées, « en particulier Esprit criminels et Les experts Las Vegas. », notamment en regroupant des broutilles sur un tableau. L’inquiétude monte, une fois dans le pays, en rencontrant une population qui « entendait être l’ennemie du monde entier. » Ce qui fait dire à l’un d’entre eux : « On serait troublé à moins. Mais à cinq, on doit disposer d’au moins dix ou douze diplômes universitaires, non ? Ils n’ont qu’à bien se tenir, ces rustres illyriens ! » Aux allures rocambolesques, Jean-François Füeg nous conte une épopée réjouissante assimilable à une aventure semi policière des Pieds nickelés. En même temps, il donne à lire, via une efficace mise en situation romanesque, une analyse introspective de notre société et ses contradictions. Il ausculte, au passage, la pérennité des engagements de jeunesse confrontée au prosaïsme d’une réalité, l’ambigüité des situations, sans jeter la pierre. Mais aussi, l’auteur souligne, entres autres, la tendance en démocratie de gouvernances trop verticales, aux rétropédalages virevoltants et qui poursuivent cependant une idéologie hégémonique comptable. Elles sont plus préoccupées de rendements que d’humanité et laissent dépérir volontairement les services publics tout en évitant de régler les antagonismes sociaux. Ne faisons-nous pas trop confiance en une probité problématique ? L’humour ravageur de l’auteur nous interpelle et nous distrait. L’horizontalité provisoirement retrouvée par les Petits lutteurs, grâce à l’amitié, suffira-t-elle pour enrayer la spirale ? Le club des cinq a carte blanche, à lui de jouer ! Michel Martinelli (10/02/25) |
Sommaire Lectures ![]() M.E.O. (Janvier 2025) 156 pages - 17 €
|
||||||