Retour à l'accueil du site





Jacques GAMBLIN


Mère à l’horizon


Comment accepter que celle qui lui a donné la vie, qui l’a élevé avec tant d’amour se mette depuis la mort du père à décliner ? se demande Jacques Gamblin, acteur éclectique distingué par le Molière du comédien en 2018 et 2022 et apprécié du public pour la sensibilité, la simplicité, la pudeur et l’humour qui sont sa marque à l’écran ou sur les planches ayant déjà publié cinq autres textes en parallèle des représentations théâtrales qu’il en donnait.
Comment apprivoiser ce silence nouveau et poursuivre leur relation quand les mots s'effacent ? « Tu deviens malentendante quand il [le père] meurt, comme une mèche de cheveux blanchit en une seule nuit [...] Tu dis toujours que ton homme était ta moitié. Il est parti avec la moitié de ton son. » « Est-ce la malentendance qui t’isole ou bien le muscle de l’effort qui s’atrophie ? Te tais-tu parce que tu as tout dit ? Est-ce ton dernier enseignement, que l’on peut vivre avec moins de mots ? » « Avant de t’endormir tu ôtes tes appareils auditifs et entre dans ton silence. Seuls tes yeux sont en contact avec le monde. Ils écoutent les miens. » « Une phrase demeure sans point, suspendue. Ça s’est fait comme ça, avec la vie qui change de volume. » La vieille dame ne semble cependant pas vraiment en être moralement affectée. Elle continue à jouer du piano, à conserver son humour, lui répond avec malice vouloir se déguiser en courant d’air pour le carnaval local, triche un peu lorsqu'elle fait des mots fléchés pour épater son fils. Parfois certains souvenirs reviennent, son premier baiser avec Jean dans la réserve de la quincaillerie, son mariage, les imitations de son petit qui la faisaient tant rire... La quincaillerie, les saynètes improvisées, le carnaval, le grand-père paysan chez qui il passait ses vacances qui lui avait appris la terre, lui aussi s’en souvient. Ils ont toujours été très proches tous les deux.   
Quand la mémoire suivit, ce fut plus douloureux et plus complexe. « Elle garde les croissants pour demain, puis, le lendemain, elle les garde encore pour demain… Ils sont rassis, ils n'ont plus de goût. Elle ne le sait pas, puisqu'elle les garde pour demain. » « Je n'ai plus que la mémoire de l'instant », dit-elle. Lui se retrouve perdu. « Je ne comprends pas du tout le mode d’emploi de ta vieillesse. Ta perte de mémoire me fait perdre la mienne. Je recompose par morceaux, par bribes, par séquences, par fantasmes. J’ai peur parfois d’oublier la mère que tes absences confisquent, celle que tu as été. » « Même quand tout sera dit [...] il reste des mots, à dire vrai, avant de partir. » Mais quand les mots manquent et que la mémoire flanche il lui suffit parfois de prendre sa main dans la sienne ou de lui masser les épaules pour qu’elle s’apaise et que son sourire revienne. « Ma main sur ton front te, me, nous rassure. Joie de lui faire plaisir, petites flammes d’inattendu, arc de cercle entre ce qui a été et ce qui est. »

Côté sentiment l’auteur évoque aussi brièvement sa compagne. « Nous sommes dans le salon, assis par terre. Nous échangeons sur elle, sur moi, sur nous, sur le monde en général que nos refaisons à l’endroit et à l’envers, un monde voué à devenir meilleur, ensoleillé par quelques degrés d’alcool et le bonheur indécis de se retrouver, qui demande du temps lui aussi [...] Nous nous offrons maintenant le plaisir de dire, de réinventer la réalité, de donner de la légèreté à ce qui n’en a pas eu. Nous parlons, parlons, nous nous racontons, même les détails nous comblent et nous rions, nous fou-rions même [...] faire rire la femme que j’aime est mon ultime réussite. » Et face à l’effacement douloureux de sa propre mère qui est au centre du récit et à l’harmonie de son couple, la naissance de sa fille et l’éveil en lui de l’amour paternel l’atteignent au cœur. « Elle arrive de l’apesanteur, elle glisse, glisse dans le toboggan de la vie, s’arrête un moment. Passe sa tête puis une épaule, la droite ou la gauche, puis l‘autre, puis sa poitrine, son ventre, puis ses fesses, ses jambes, ses pieds. Elle ne sait pas encore combien tout cela lui sera utile. [...] Elle est là dans mes mains. Elle crie [...] Sans cri pas de souffle, sans souffle pas de vie. » Un bonheur fou venu en écho à l’amour de sa vieille mère pour lui, le cycle triomphant de la vie comme un espoir, un relais.  
 
Dans Mère à l’horizon, le théâtre est aussi très présent. L’acteur y raconte avec beaucoup d'humour ses débuts comme colleur d’affiches, puis technicien. Enfin sûr d'avoir trouvé son chemin l’homme longtemps plus à l'aise avec son corps qu'avec sa voix suit des cours pour monter sur scène. « La vie est grande, on colle des affiches, on tamponne des billets à souche, des mots, des phrases, les acteurs saluent, des gens applaudissent, sortent, sourient, discutent et rentrent chez eux. Je découvre la puissance de l’éphémère. Un spectacle arrive, s’en va et vous laisse des images coincées au fond de la gorge. [...] Le théâtre m’a fait frissonner. Je me mets à tutoyer des rêves. Je vois passer un tapis volant. » « Le personnage arrive, avec lequel j’habite une vie provisoire. Un clown, un simple d’esprit, un paysan, un apprenti en boulangerie, un valet de comédie, un prince, un gardien de phare. [...] Il entre en résidence dans mon esprit puis dans mon corps. [...] Il est vivant parce que j’ai le cœur qui bat. Il marche parce que j’ai deux jambes. Il parle parce que j’ai deux cordes vocales. Un scénariste l’a fait naître non pas pour qu’il vive mais pour qu’il résonne sur ceux qui le regardent et l’écoutent. » Pour lui être acteur restera lié à cette impression d’être en lévitation, dans un moment d’oubli de soi et de bonheur.

Jacques Gamblin amoureux des contrées sauvages évoque aussi ses liens à sa Normandie natale et à la Bretagne où il demeure aujourd'hui. « Ici le ciel va plus vite. Poussé par un autre. C’est la course des ciels. Même les plus grands météorologues ne parviennent pas à nous suivre. Ça bouge, ça s’envole, ça fuit, ça fout le camp, ça défoule, ça explose et ça gueule. » écrit-il au sujet de cette dernière. Quand il s’en éloigne trop la mer lui manque. Le mouvement et le sport sont sa drogue. Courir le long du rivage, nager et faire du vélo, son corps en a besoin même si cela ne l’empêche pas d’apprécier l’eau ou l’air dans lequel il se glisse. La nature lui est proche. En marge de la COP 21, lors de la conférence du Parlement sensible des écrivains, le discours de Jacques Gamblin intitulé « Mon climat », véritable invitation à prendre conscience de l’urgence écologique, a beaucoup été relayé.
 
Mère à l’horizon
n’est pas qu’un livre de mémoires mais un texte très oral, musical et rythmé accumulant sans transition en passant du coq à l’âne des dialogues et des situations émouvantes, poétiques, tendres, anecdotiques, lunaires, cocasses voire franchement comiques. Certaines scènes comme l’échange mère-fils sur le changement d’heure ne sont pas sans nous renvoyer aux Diablogues de Roland Dubillard, cumul de mystère, de poésie et de tragique déguisé que l’acteur a joué au théâtre avec François Morel, ou à un célèbre sketch de Raymond Devos. Sautant d’une tonalité à l’autre selon sa fantaisie et avec humour, l’auteur qui déclare son amour pour les mots, les bons mots, les jeux de mots, s’en donne à cœur joie.  

Le but de l’auteur est clair : écrire pour garder trace, pour dépasser la frustration et la peine causées par la perte de ses facultés par sa mère, accepter son silence, s’adapter pour transformer le bouleversement en expérience partagée, la rejoindre. Vivre avec elle et non contre ce qu’elle est devenue. « Plus qu’un livre sur ma mère, il s’agit d’un livre avec ma mère et, avec le temps, j'ai constaté que, en fait, elle continuait de m'apprendre des choses, de me transmettre une capacité à vivre dans le moment présent. » « J’écris pour ne pas oublier. Pour accepter ton silence. Pour t’aimer mieux. » C’est cette réflexion profonde sur la relation mère-fils et sur le passage du temps, cette exploration de l’espace entre vie et mort, le passé et le présent, le silence et les mots, la tristesse et les rires, la vulnérabilité des corps et la légèreté des êtres, rapportée avec pudeur, sensibilité, amour et humour qui confère à Mère à l’horizon sa singulière saveur, son authenticité et sa force.
Un récit intime et sincère où le fils se dévoile derrière l'acteur. Une ode à la vie qui prend une dimension authentique et universelle.

Dominique Baillon-Lalande 
(19/03/25)    



Retour
Sommaire
Lectures







Jacques GAMBLIN, Mère à l’horizon
Robert Laffont

(Janvier 2025)
144 pages - 18,50 €


Jacques GAMBLIN, Mère à l’horizon
Pocket

(Février 2026)
144 pages - 7,70 €













Jacques Gamblin,
né en 1957 à Granville, comédien plusieurs fois récompensé (notamment par deux Molière et un Ours d’argent à Berlin),
est aussi écrivain.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia











Découvrir sur notre site
un autre livre
du même auteur :


Entre courir et voler,
il n’y a qu’un pas papa
















Vous pouvez lire
sur notre site
un article concernant
Jacques Gamblin comédien
dans Les Diablogues
avec Jacques Morel.