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Alissa GANIEVA
Sentiments offensés
« De chaque toile, des fonctionnaires, des chanteurs ou des sportifs vous regardaient ; ils étaient vêtus d'uniformes de l’armée de terre ou de la marine, tandis que leurs femmes et leurs enfants portaient des tournures et des robes de bal de l'époque prérévolutionnaire. Au centre de la salle, une toile monumentale, gonflée de triomphe comme un monstre fantastique qui veut impressionner, représentait le président russe sous les traits du tsar pacificateur Alexandre III monté sur un cheval blanc et accompagné de sa suite dans laquelle se détachait le gouverneur de la région, sur un cheval gris pommelé, avec des épaulettes de général qui scintillaient sous le soleil pendant qu’une cocarde irradiait crânement sa couleur blanche et que de la poussière tournoyait sous les sabots. »
Il y a quelque chose de bien pourri au royaume de Russie et Alissa Ganieva va nous le montrer en mettant en scène dans une farce macabre les fonctionnaires d’une province russe, tous corrompus, du plus petit d'entre eux jusqu'aux plus puissants qui les dirigent, par la peur, l'appât du gain, les promesses d'avancement, les cadeaux et surtout la menace de tout perdre ou pire d'être dénoncé comme mauvais citoyen sous n'importe quel prétexte.
Sentiments offensés, dont le titre ne s'explicite qu'à la fin, commence comme un roman policier. Un homme court sous la pluie et monte de force dans une voiture en balançant des billets de cinq cents roubles au chauffeur pour tomber raide mort un peu plus loin dans un caniveau.
Mais c'est surtout un défilé de tableaux grotesques où l'autrice met en scène un monde en déliquescence où la maîtresse du mort, qui s'avère être le ministre chargé du développement de la province, la puissante, séduisante et terrifiante Marina Semionova, enterre son amant sous des flots de champagne en le remplaçant aussitôt par un autre puissant.
Derrière les apparences, tout est faux, laid, bancal, sur le point de s'écrouler comme on maquille la ville quand "un invité" de marque vient visiter la province.
« Ils [les citadins] savaient bien qu'avant même que le "numéro un" ait pris place dans l’avion, les traînards auraient déjà été dispersés, les rues vidées, les banderoles publicitaires retirées des carrefours, les tas d'ordures débarrassés sur le bas-côté des routes, des dépanneuses tourneraient dans tous les sens, emportant les voitures les plus moches à la fourrière – pour qu'il ne reste que les plus belles, celles qui brillent et qui coûtent cher.
Que des gens vêtus de gilets orange nettoieraient à fond les poteaux en béton, redonneraient un coup de neuf aux marquages au sol, au corps des bâtiments mourants. […] Les façades humides et recouvertes d’efflorescence seraient bardées de plaques de couleur sur lesquelles on verrait danser des dessins de fenêtres et chanter de jolis volets, sur fond de rondins de bois. »
C'est aussi le roman d'une vengeance, l'arme habituelle des obscurs, des sans-grade, reste celle de la dénonciation, mais c'est une arme à double tranchant !
À travers la galerie des personnages de cette province où tout est grimé, où l'on fait semblant, y compris de s'amuser, puisque la présence aux fêtes organisées est obligatoire pour les fonctionnaires, l'autrice dresse le portrait d'une société en pleine déréliction, une sorte de bal masqué où les danseurs-marionnettes dansent inconscients de la trappe sous leurs pieds, un portrait risible mais terriblement inquiétant de la Russie d'aujourd'hui.
Sylvie Lansade
(13/06/25)
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Sommaire
Lectures

Gallimard
(Février 2025)
256 pages - 22 €
Version numérique
15,99 €
Traduit du russe par
Laurence Foulon

Alissa Ganieva,
née en 1985 au Daghestan, journaliste et critique littéraire, vit aujourd'hui en exil en raison de ses positions politiques. Sentiments offensés est son troisième livre traduit en français.
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