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Martine GASNIER
Obus et dentelles
Les hommes sont partis la fleur au fusil mais, après quelques mois de combats, la victoire se fait attendre. Les belligérants de la Grande Guerre, à court de stocks, constatent le besoin du soutien de l’arrière et d’une industrie productiviste, surtout dans le domaine de l’armement. En France, les femmes déjà très présentes œuvrent dans beaucoup de secteurs et notamment dans l’industrie alors que règne un état d’esprit hostile au travail féminin. L’appel à la mobilisation des femmes pour remplacer les hommes joue sur les ressorts du patriotisme et de la solidarité afin de les orienter vers les centres de production d’armement. L’activité féminine s’immisce alors dans des secteurs traditionnellement réservés aux hommes et marque un changement dans la répartition des rôles, bouleversant le rapport des sexes. Pour les uns, ce bouleversement marque le début d’une véritable émancipation féminine. Idée même d’un lieu commun de toute une littérature et de discours politiques. Pour d’autres, notamment des féministes mais aussi des historiennes et historiens, la thèse de l’émancipation est contestable. En épluchant de manière critique les sources, le caractère passager, voire superficiel, apparaît indéniable à leurs yeux. Ou encore, la guerre casse la marche émancipatrice entamée par les mouvements féministes. Martine Gasnier dans son roman Obus et dentelles, du commencement du conflit à l’armistice, dépeint l’époque à travers quelques épisodes significatifs par le truchement d’une héroïne, Hélène, son amie Marguerite, et d’autres compagnes, jalonnant leurs difficiles parcours, étalonnant le chemin exploré de la reconnaissance dans une société au patriarcat prégnant. Lucien et Hélène, un jeune couple, se marient au printemps 1914. Hélène âgée de dix-huit ans semble satisfaite de son statut de femme au foyer qui lui offre une apparence d’affranchissement et fait son bonheur. Rapidement mobilisé, après les premiers courriers réguliers de Lucien au front, ces derniers s’espacent et deviennent brefs, puis rares. « Loin de l’apaiser, la lecture des billets provoque chez leur destinataire une angoisse indéfinissable où, à la peur toujours renouvelée qu’advienne le pire, se mêle le sentiment égoïste d’abandon, comme si son mari était parti de son plein gré. » Au bénéfice d’une permission, à Noël, Lucien vit difficilement le décalage entre le calvaire du front et la situation des civils de l’arrière. Ils vaquent à leurs occupations, rient, vivent comme si « La mort ne les concernait pas, elle était pour les autres. Soudain désespéré, le soldat en permission sut qu’il y avait deux France irréconciliables. » Cependant, à l’arrière la guerre impose d’autres contraintes. Son mari au combat, les ressources d’Hélène s’amenuisent drastiquement. André Citroën, fabricant d’obus, embauche une multitude d’ouvrières à leur fabrication, d’où leur surnom de munitionnettes. L’idée d’y travailler vint à Hélène qui cependant « savait l’embauche des femmes mariées soumise à l’autorisation de leur mari et comptait bien l’obtenir du sien avant qu’il ne repartît. » Lucien accède à son désir, toutefois, « La demande laissa Lucien désemparé. […] L’image de la femme prenant la place de l’homme lui était insupportable. » Les premiers pas d’Hélène à l’usine donnent l’occasion de décrire les conditions dans lesquelles les femmes accomplissent leur tâche harassante. À l’arrière, rien de paradisiaque. Les ouvrières devaient concilier leurs responsabilités familiales avec leur besogne et trimer alternativement sur des cycles de jours ou de nuits. Une initiation brutale pour Hélène. « Elle saisit donc son premier obus, le porta sur l’appareil où elle procéda, avec des gestes précis, à la vérification de ses dimensions, puis elle le reprit et le déposa à sa gauche, ainsi que le requérait la consigne. Elle venait de manipuler sept kilos et les muscles de ses bras déliés demandaient déjà grâce. Elle n’eut pas le temps de les écouter, d’autres munitions attendaient d’être déclarées bonnes pour la boucherie et elle prit conscience que, debout durant dix heures, elle répéterait la même douloureuse opération, seulement interrompue par la pause déjeuner. » La fatigue accumulée se conjugue avec le danger des engins mécaniques à la sécurité précaire et l’emploi de produits toxiques empoisonnant les ouvrières. Un jour, une collègue d’Hélène, malade, affaiblie, se fait happer le bras par une machine, l’amputant de la main droite. Lucien, reparti au front complétement désorienté par la demande d’Hélène, perçoit, comme une confirmation, la rumeur d’une hostilité envers le travail féminin. Parmi les poilus, un certain Eugène reproche aux femmes d’être des profiteuses, des dévergondées jouissant d’un bon salaire, voire de trahir le pays. « Lui n’avait jamais autorisé sa femme à quitter le foyer pour explorer un monde où l’indépendance financière acquise, elle gouterait à la liberté, toujours mauvaise conseillère chez des êtres par essence, écervelés. » L’image des femmes au travail se dégrade. Les reproches pleuvent sur d’autres personnages féminins qui seront les figures du combat pour leur reconnaissance. « Quelques-unes avaient revêtu des combinaisons de travail masculines et, pour se libérer d’une contrainte, elles arboraient une coupe à la garçonne. Des voix s’élevaient déjà pour condamner une confusion des genres qui menaçait la société. La place des femmes était dans leur cuisine, pas dans l’industrie. » Pour nombre d’hommes, elles miment la virilité alors qu’elles ne font que subir. Germaine, une meneuse, n’hésite pas à prendre la parole et dénonce les conditions de travail d’une main d’œuvre féminine exploitée, invisibilisée et peu soutenue par les syndicats essentiellement masculins. « Ces femmes exclues de la politique ne portaient d’intérêt qu’au seul nom d’Alexandre Millerand, ministre de la guerre qui, au nom des impératifs, avait bafoué les lois sociales. En oratrice incontestée, Germaine en dressait la liste. » Sa voix éveille la conscience d’Hélène au syndicalisme et à une pensée autonome dont elle était, jusque-là, privée. Elle découvre le pacifisme et devient objet de suspicion. L’autrice sort de l’usine, évoque entre autres le racisme allié à la misogynie. La police, guidée par des pères-la-pudeur, mène une chasse aux sorcières au nom de la moralité, poursuit les couples mixtes, surveille les femmes seules, potentielles veuves joyeuses. Dans le monde de la couture, l’amie d’Hélène, Marguerite, une femme du peuple à l’éducation un peu légère travaille comme midinette. Le secteur connaît des difficultés menaçant l’emploi. Les midinettes s’organisent seules, brandissent la menace de grève et défilent pacifiquement. Les conflits gagnent en intensité, les pacifistes clament à leur tour leurs mots d’ordre haut et fort. Les ouvrières de l’armement menacent, sollicitent le retour des poilus. Chez eux, la désobéissance gagne du terrain. Toute cette agitation a fait mûrir Marguerite. La jeune femme insouciante devenue l’amante de Julien, un journaliste de l’Humanité, révèle, à ses côtés, de surprenantes capacités dont on la croyait incapable. Elle apprend à penser seule, écrit des articles, puis un livre. Julien quelque peu jaloux reste sur une posture de mâle dominant et médit sur son talent. Après leur séparation, elle expérimente le plaisir de vivre seule, une véritable nouveauté face à la domination masculine. Le bouleversement effectif n’accoucha pas, au lendemain de la guerre, des effets libérateurs tant espérés. Au contraire, suit un retour à l’ordre existant avant le conflit. Il remet chaque sexe à la place d’antan et par conséquent au désavantage des femmes. Obus et dentelles pointe avec précision nombre d’ambiguïtés dans la politique alors menée et l’état d’esprit cynique de maints hommes. Joffre déclara pourtant « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre. » Le roman de Martine Gasnier constitue un salutaire rappel d’une dévalorisation de l’image féminine, alors que, paradoxalement, on fait appel au dévouement patriotique dont la finalité reste un contrôle des ventres, l’oubli du droit des femmes et du droit de vote reporté aux calendes grecques.
Michel Martinelli
(27/10/25)
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Zinédi
(Août 2025)
180 pages - 18,90 €
Version numérique
6,99 €

Martine Gasnier,
docteur d'État en histoire du droit, a déjà publié neuf romans.
Bio-bibliographie sur son site :
martinegasnier. zinedi.com
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