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Une contre-histoire de la modernité Cet ouvrage débute comme un conte. Le conte d’un peuple qui vivait heureux sur une île idyllique, avec des forêts luxuriantes, qui échangeait ses ressources avec ses voisins, qui vivait en bon intelligence et en harmonie avec la nature. Cette ile volcanique appartient à l’archipel des Moluques, au sud-est de l’océan Indien. Dans cette île, et nulle part ailleurs dans le monde jusqu’au 18e siècle, pousse le muscadier qui produit la noix de muscade et le macis. Si l’arbre n’a pas voyagé, les noix de muscade et le macis ont sillonné routes et océans depuis l’Antiquité et ces produits sont appréciés pour leur valeur culinaire et médicinale. Leur coût devenant astronomique, elles deviennent symboles de luxe et de richesse. C’est pour découvrir ces îles que les navigateurs se lancent dans la course aux épices. Et c’est pour s’approprier le monopole mondial du commerce de la muscade que les soldats hollandais vont massacrer la population de l’île en 1621 et la remplacer par des esclaves et des colons. Pour venir à bout de leur résistance, ils n’hésitent pas à brûler leurs maisons. Pour l’auteur, ce crime colonial, un des premiers de cette nature, est emblématique des troubles de notre temps. En 1636-1638, les colons anglais mènent la guerre contre les Pequots, une tribu algonquienne du Connecticut. Ils s’inspirent directement des méthodes néerlandaises en mettant le feu au village fortifié de Mystic à l’intérieur duquel dormaient des centaines de personnes. C’est la première guerre génocidaire en Amérique du Nord. Peu après avoir exterminé les Pequots, les autorités décident que les survivants indiens ne pourraient plus s’appeler Pequots, que la rivière Pequot deviendrait la Tamise, et que le village serait rebaptisé New London. Francis Bacon, philosophe et chancelier d’Angleterre, contemporain du massacre des Moluques, estime légitime que les Européens chrétiens exterminent certains groupes, « des bandes désordonnées et des agrégats de gens dégénérés qui ont dévié des lois de la nature. » C’est une sorte de guerre sainte. Les colons qui conquirent l’Amérique affirmaient par la voix du leader puritain John Winthrop, que les Amérindiens n’ont aucun droit de propriété sur la terre car ils ne délimitent aucun terrain, n’ont pas de bétail pour l’entretenir et déplacent leurs habitations. En créant des plantations, les colons revendiquent la propriété de la terre, car ils la bonifiaient en la rendant productive à la façon des Européens. Les peuples premiers des Amériques ne comprirent pas immédiatement que les colons rendraient ainsi leur mode de vie écologique intenable. Mais les colons étaient source de déséquilibre permanent. Pendant la guerre du roi Philip (de 1675 à 1678) les tribus algonquiennes s’allient contre les colons et détruisent leur bétail, comme les colons ont massacré les bisons. Les Indiens savaient qu’ils allaient disparaître sous la pression du bétail des colons, qu’ils allaient tous disparaître, qu’ils allaient mourir de faim. Cette guerre fut aussi un conflit écologique, sapant les fondements de modes de vie divergents des adversaires ; en s’en prenant aux villes, villages et maisons des colons, les Algonquins ciblaient l’européanisation naissante du territoire. De même, les colons en détruisant habitations et grenier, faisaient disparaître « l’art autochtone d’habiter ces lieux. » Aujourd’hui en Amazonie, la déforestation continue de s’accélérer pour développer l’élevage bovin au Brésil. Ce qui s’accompagne d’une destruction des modes de vie autochtones. L’auteur relève une étonnante continuité entre l’actuelle crise planétaire et l’élimination des peuples indigènes qui furent décimés aux 16e et 17e siècles à 70% voire 95% de leur population sur les deux continents. Amitav Ghosh enquête sur bien d’autres massacres à l’origine de la richesse des pays colonisateurs d’Europe, comme autant de pièces d’un puzzle, que notre conception européano-centriste de l’histoire ne nous avait pas rendu intelligible. Tout d’un coup, cette carte du monde des crimes coloniaux au service du profit devient cohérente à travers ces récits. Nadine Dutier |
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