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Grete WEIL
Le chemin de la frontière
Grete Weil compose son roman Le chemin de la frontière durant la période de l’hiver 1944-1945 et le dédie à la mémoire de son mari Edgar Weil assassiné au camp de Mauthausen en septembre 1941. Elle raconte les amours de Monika et Klauss pendant la période d’accession au pouvoir des nazis. Mêlant des souvenirs autobiographiques, elle compose un roman inouï, introspectif, dans la lignée d’un Thomas Mann ou celui prémonitoire de Lion Feuchtwanger, Les enfants Oppermann, écrit aussi en temps réel durant cette même période d’accession au pouvoir du NSDAP. Le chemin de la frontière est également le premier livre de Grete Weil. L’ouvrage, vraiment reconnu en Allemagne qu’en 2022, avait connu une publication restée sans écho par une maison d’édition de Berlin-Est en 1949, les Allemands de l’Ouest ne voulant pas entendre parler d’une littérature au sujet dérangeant. Sa traduction en français, 80 ans après la Seconde Guerre mondiale constitue un événement littéraire de première ordre selon l’éditeur, ce que confirme la lecture et sans doute les futurs lecteurs. L’édition avec une postface d’Ingvild Richardsen comporte 490 pages et bénéficie d’une brillante traduction d’Olivier Le Lay. La lecture laisse coi par la qualité de sa composition mêlant un témoignage dramatique remanié en fiction à une profonde méditation sur la responsabilité de chacun quant au devenir social et politique berçant notre quotidien. Nous avons affaire à un chef-d’œuvre enfin exhumé et digne d’une extrême attention. « "Il n’arrivera rien." Mais lorsque, à peine quatre semaines plus tard, la chose cependant arriva, et que Hitler, dont on avait toujours accueilli, en dépit de la crainte qu’il suscitait, les menées avec un sourire entendu, fut nommé chancelier par le président du Reich, que des millions de citoyens atterrés, voyant leurs pronostics déjoués, furent confrontés non plus à une simple éventualité mais une réalité irréfutable, on se consola, en Bavière, en se disant qu’après tout Berlin était à des lieues et des lieues de là et avait toujours été, par tradition et coutume, une province résolument hostile. » Malgré ce réveil rude, Monika et Klauss son cousin et mari, tous deux juifs guère préoccupés de tradition, se disant avant tout allemands profondément ancrés dans la culture de leur pays et intégrés à la société bourgeoise, tout en connaissant le danger, persistent à dénier quelque peu la réalité et se bercent dans une vaine espérance, celle que la population ne donnerait pas dans le panneau. « Et quand dans les avenues de Berlin et de Munich, les rues de chaque ville, des plus modestes bourgades du Reich, des gaillards sanglés dans leur uniforme l’incitèrent dans les mois qui suivirent à apporter bruyamment son soutien au régime, il pensa ceci : après tout, ça ne mange pas de pain, et ce sera peut-être utile à la patrie. Il faut donner à chacun pour peu qu’il soit honnête, la possibilité de montrer ce qu’il sait faire. » On connaît la suite, et cette terrible antienne fait écho – ce que ne manque pas de pointer Johann Chapoutot dans l’épilogue de son très instructif essai Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? – « à ce que l’on désigne par l’intéressant mot d’actualité ». La ritournelle inquiétante, en effet. Grete Weil, quant à elle, détaille le cycle infernal par une fine analyse usant d’une palette littéraire extrêmement convaincante pour écrire, de plus, un premier roman foisonnant sans une page superflue. Ce n’est pas non plus un hasard. Grete Weil a mené des études de langue et littérature allemandes avant de se consacrer à la photographie. La création et les milieux artistiques ne lui sont pas inconnus. Écrire dans sa langue allemande est devenue une mission, celle de lutter contre l’oubli et le refoulement des crimes commis par les nazis.
Monika, l’héroïne principale du roman de Grete Weil, avait déjà connu dans sa jeunesse, à l’université, les premières salves de l’insécurité quand se promenant avec Hans Hauser, un militant socialiste étudiant comme elle, ce dernier avait été lâchement abattu sous ses yeux. Il n’avait eu de cesse de la haranguer et lui demander de se ranger de son côté pour combattre la « maison brune ». À l’époque, elle trouvait Hans en proie à un idéal qu’elle ne partageait pas. « Dites plutôt que vous ne voulez pas. Vous êtes un peu lâche, Monika, mais par-dessus tout scandaleusement bourgeoise. » Il lui reproche d’être accrochée par ses préjugés de classe au cocon de son existence privilégiée. Elle se targue de liberté et de bonheur. « Le bonheur, c’est laisser s’épanouir notre propre nature, cultiver, encourager les possibilités qui sommeillent en nous. »
D’aussi loin qu’elle se rappelle, Monika y travaille, depuis que « dans la peau d’une fille de seize ans au tempérament difficile, un peu enfant gâtée, qui s’avançait sur le seuil de l’existence, fière, avec des exigences passionnées, et n’avait d’autre credo que celui-ci : le bonheur est la seule vertu. » Elle n’a pas encore rencontré son Roméo, mais chargée d’accueillir Klauss son jeune cousin de deux ans son cadet à la gare, elle s’aperçoit, « qu’il lui plaît, qu’il lui plaît même infiniment, et, bien qu’elle se le soit imaginé plus mûr, moins achevé – la peau brune de son cou grêle a encore la finesse d’une peau d’enfant –, elle l’accueille aussitôt comme un frère. » Le sentiment évolue, ne s’arrête pas au lien fraternel et prend un tour amoureux. Cependant, Klauss à l’air quelque peu inaccessible et irrésolu, désespère la jeune Monika en ne se déclarant pas. Elle rêve de vivre cent vies mais cette première rencontre scelle son destin, laissant le temps achever l’entreprise qui emprunte bien des détours, des fortunes galantes sans lendemains, avant de s’avouer et s’épanouir enfin. « Depuis bientôt six ans, il était là, ami, confident, jumeau. La vie de Monika tournait autour de cet homme qui semblait endosser tous les rôles sans en incarner vraiment aucun. » L’autrice aborde l’amour, écrit des pages non conventionnelles sur le sujet, comme pour tant d’autres, avec toujours un ton juste, loin des clichés langoureux et béats d’un long fleuve tranquille.
L’autrice évoque l’effondrement et la décomposition savamment préparée, aidée et orchestrée afin de la considérer comme inexorable, de la démocratie. « Sur toute la planète, les gens n’aspiraient qu’à la paix, et cette délivrance leur était refusée parce qu’une poignée de généraux et de profiteurs de guerre entendaient poursuivre le conflit. Depuis le début, le ver était dans le fruit. Comment une telle aberration était-elle possible ; pouvez-vous me le dire ? » L’époque façonne l’insouciante Monika, la dépouillant de l’idéal individualiste petit-bourgeois de la réalisation de soi, une finalité personnelle sans doute louable mais détestable lorsqu’elle prend l’allure d’une compétition élitiste. Dans un premier temps, elle se dévouera pour faire libérer des proches victimes de rafles. Le danger devient de plus en plus éminent, elle implore Klauss pour s’exiler ensemble. Tergiversant trop, ils échouent et Klauss, à son tour, disparaît. Subtilement, le portrait de Monika déjà pleinement dessiné depuis le début du roman gagne encore en densité au fil de la narration. Les épisodes traversés comme autant d’épreuves d’initiation et d’apprentissage vers une maturité la dotent d’une énergie et d’une conscience politique débarrassée d’irénisme. Fuyant enfin vers la frontière accompagnée d’un jeune poète tout à son monde esthétique, elle l’invective. « Ses propos appelaient de nombreuses réponses. Ainsi par exemple, elle était d’avis qu’on ne peut pas plus se tenir à l’écart de la politique que de la nourriture ou de la boisson, parce que la vie entière, la vie tout court en dépend. Elle en avait fait l’expérience amère et aurait pu lui raconter les plus noires histoire à ce propos. » Un livre prémonitoire, bien que relatant un abominable passé ? Le message est clair. Il n’y a pas d’expérience à tenter, elle l’a déjà été pour le malheur de tous. En écrivant Le chemin de la frontière Grete Weil alerte et accomplit sa mission. Il est temps d’en faire usage.
Michel Martinelli
(23/06/25)
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Sommaire
Lectures

Gallimard
(Avril 2025)
496 pages - 24 €
Version numérique
16,99 €
Traduit de l’allemand
par Olivier Le Lay
Postface
d'Ingvild Richardsen

Grete Weil
(1906-1999) était une photographe et écrivaine allemande. Elle s’exila en 1935 à Amsterdam avec son époux Edgar Weil, qui mourut en 1941 à Mauthausen. Elle revint s’installer en Allemagne en 1947. Le chemin de la frontière, son premier roman, écrit dans la clandestinité pendant l’hiver 1944, alors que l’autrice se cachait à Amsterdam après la déportation de son mari, n’a été reconnu en Allemagne qu’en 2022.
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