|
|
Wolfgang HERMANN
Paysage de fuite
Le roman commence par une hospitalisation. « À ma demande, l’ambulance s’arrête devant une boîte à lettres, et l’infirmier asiatique poste le pli que je destine à Elena. » Et se termine presque sur cette hospitalisation (sa sortie) pour crise cardiaque, autrement dit un mal au cœur. « Quelqu’un m’effleure le bras, mon lit tremble, j’ouvre les yeux. L’assistant du médecin-chef me fait signe de le suivre. Il détache les câbles des électrodes fixées sur ma poitrine. » Entre, c’est le séjour à l’hôpital, les soins douloureux, l’immobilité forcée (ci-gît le malade) propice à la mémoire, aux morts qui reviennent (le père, le frère) et à des fuites… Coupant le texte, des fragments en italique qui seraient comme des passages du roman que le narrateur veut écrire ou des commentaires "littéraires", lyriques, du roman Paysage de fuite. « Immobilité. Son corps affaibli ne le transporte plus dans le monde. Depuis, les images viennent à lui. Instantanés, visions enfuies, odeurs de cuisine, d’arrière-cour très lointaines, bribes de phrases depuis longtemps éteintes, visages abolis. » Trois femmes ponctuent le roman. Par ordre d’apparition, Lisa, l’infirmière, elle ressemble à Jeanne d’Arc. C’est la guerrière qui va l’aider à combattre la maladie. Elle pourrait être la mère qui soutient sa progéniture. Il y a Elena rencontrée en Sicile et mère de son fils Marc que le narrateur élèvera seul un moment à Paris. Elena dont il est séparé et qui lui propose des jeux sexuels au téléphone. Elena pourrait être la figure de l’épouse. Enfin, rencontrée vers la fin du roman, Natacha avec laquelle il a des relations sexuelles épanouies, mais pas d’amour. Ils fêteront leur séparation au champagne. Elle serait plutôt la maîtresse. Trois visages de la Femme (le trio de la maman, la putain et l’amante) qui toutes ont un prénom en "a". Cherche-t-il à les fuir ? En tout cas il ne peut pas les aider comme cette femme dans une manifestation à Paris. « Un cortège de manifestants défile dans la rue. […] Que clamaient-ils ? Derrière lui, dans une petite rue latérale, une unité de CRS se déploie. Des hommes en uniforme munis de matraques et de boucliers anti-émeute. Sifflements stridents, il voit s’avancer vers lui une muraille de boucliers. À deux pas, une femme est violemment propulsée à terre. Effusion de sang. Volées de coups. Il voudrait aider la femme à se relever, mais déjà des bras l’emportent, la traînant sur le sol. On lui plaque un bouclier devant la figure. Il s'enfuit à grandes enjambées. » « Paysage de fuite » indique le titre du roman. C’est bien sûr la fuite du narrateur en Tunisie pour écrire son roman dont il s’agit, mais c’est aussi les lignes de fuite des tableaux de son frère, ces parallèles qui se rejoignent. Frère qui a fui le domicile familial très jeune. C’est « là-bas, à une croisée de chemins, trois bouleaux [comme trois femmes] se dressent. Dans les branches de chacun d’eux, un grand corbeau est perché. Les bourrasques leur ébouriffent les plumes avec rage, de sorte que, bien qu’ils soient adultes, ils semblent encore de très jeunes oisillons. » Les corbeaux sont encore la mort ou les morts que l’on rencontre dans le texte. Paysage de fuite est un roman de l’intime qui revisite le passé du narrateur, les grandes figures de l’enfance, dont chacun a les siennes, et en cela est captivant car le lecteur s’y retrouve un peu.
Michel Lansade
(13/06/25)
|
|
|
Retour
Sommaire
Lectures

Verdier
(Mars 2025)
128 pages - 18,50 €
Traduit de l'allemand
(Autriche) par
Olivier Le Lay

Wolfgang Hermann
né en Autriche en 1961, auteur de romans, de contes et de pièces dramatiques, est traduit dans de nombreuses langues.
|
|